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Entretien avec Vincent Macaigne : « Je veux créer du mouvement »

À l’occasion de la sortie de son premier long-métrage intitulé « Pour le réconfort », nous avons rencontré le metteur en scène, comédien, acteur, et réalisateur Vincent Macaigne.

Au théâtre comme à l’écran, Vincent Macaigne, metteur en scène aux multiples facettes, est partout. Son premier long-métrage à sortir en salles, Pour le réconfort (notre critique ici) est un cri du cœur : celui d’une fracture douloureuse, portrait d’une France poisseuse, selon les mots de son auteur. Après avoir monté, petit à petit, ce laboratoire à ciel ouvert, le film sort enfin. Vincent Macaigne nous raconte la genèse de ce projet si singulier, porté par l’énergie de la troupe qui le compose, en nous rappelant, au passage, que ce premier long-métrage vient après de nombreuses mises en scènes au théâtrePour le réconfort est loin d’être un coup d’essai.

L’infusion de Tchekov

Vous avez mis quatre années à finir le film ? Que s’est-il passé ?

Au départ, le film était un geste. Quand on l’a tourné, je savais pas que ça allait être un long métrage. J’ai regroupé les acteurs comme une troupe, un peu comme Cassavetes le faisait. Sans avoir vraiment de rapport quand on voit le résultat final, c’était la même méthode. J’ai regroupé des comédiens issus du théâtre et, au fur et à mesure, il m’a semblé que la matière que j’avais emmagasiné faisait un film. Cette démarche, un peu à l’arrache, était raccord avec ce dont le film parlait.

La Cerisaie de Tchekov n’a été qu’un point de départ ?

En fait j’avais surtout envie de faire l’état de la France en composant avec des personnages « symboles ». Tchekov était une excuse pour se regrouper, pour savoir sur quoi se lancer. Puis, petit à petit, le film a pris forme. Au fond, ce n’est même pas inspiré de La Cerisaie, c’est vraiment juste le point de départ. On a ensuite travaillé avec nos sensations et nos angoisses : la pièce de Tchekov a infusé ce travail là.

Ce n’était donc pas que de l’improvisation ?

Non. Il y avait des moments improvisés, d’autres écrits. Parfois je disais aux acteurs « Tiens, dis ça, fais ça ». C’était un dialogue, entre l’improvisation et l’écriture. Mais les acteurs ne sont pas lâchés comme ça, ça restait contrôlé. Je ne les ai pas laissé tout seul en disant « faites ce que vous voulez ». Je les recadrais, leur disait des phrases, des répliques. J’écris moi-même beaucoup donc il y avait un texte. Ils pouvaient rebondir dessus, ils étaient libres, mais je ne les observe pas non plus sans rien contrôler.

On a pourtant la sensation qu’on ne sait pas où on va aller la scène d’après…

Oui, ça c’est très bien. Mais ce n’est pas pour autant que le film n’est pas tenu, ce n’est pas si délirant que ça en a l’air en fait. Il y a des scènes qu’on a répété pendant des heures…

Le film a pris forme au fil du temps ? Au montage notamment ?

Oui, c’est au montage qu’on a fait le film. J’ai dû monter petit à petit. Au départ, un mois juste après avoir tourné, puis, au fil du temps, après avoir un peu mis de côté le projet, je l’ai repris progressivement. J’ai fais plein de choses entre temps. Le déclic est venu le jour où j’ai achevé ma commande pour Arte (Dom Juan et Sagnarelle, en 2016), j’ai regardé les rushs à nouveau et je me suis dit qu’il y avait un film. Puis j’ai contacté des producteurs qui m’ont aidé. Après avoir bien gratté les rushs, une méthode plus classique s’est mise en place : restauration, montage, etc. Mais je ne conseillerai pas aux gens de faire la même chose. En reprenant le film pas mal de temps après l’avoir tourné, c’était compliqué, il y a eu un vrai travail de restauration à faire !

Vous n’aviez pas l’idée d’un film dès le départ ?

Si, j’avais l’idée d’un film, mais pas d’un film « à montrer ». J’aurai très bien pu le laisser chez moi. C’est ce qu’on fait beaucoup au théâtre : à la base, Pour le réconfort c’était un laboratoire. On peut faire ces choses là gratuitement, sans attente derrière. Mais avec le temps, je me suis dis que ça valait la peine de montrer le film en voyant ce que les acteurs y ont donné. C’est un film qui a été fait très sérieusement, mais « à la marge ». Bergman tournait des films un été, puis après il faisait du théâtre en fonction de l’envie, du temps qu’il avait pour telle ou telle chose. Tout ça va à l’encontre de l’industrie : on fait quelque chose, on le laisse, puis on le reprend (ou pas) après. Et au fond, ce mode de fonctionnement n’est pas si bizarre que ça quand on y pense. C’est ce que font les romanciers par exemple. Ils écrivent, laissent ça de côté, puis reprennent, sans contrainte de temps. C’est impossible quand on fait un film industriel. Ici, j’ai pris le temps de faire naître le film en moi.

Vous êtes metteur en scène mais vous jouez beaucoup aussi. Vous n’aviez pas eu l’envie d’entrer dans le champ ?

J’ai beaucoup joué au théâtre mais, dernièrement, j’ai surtout mis en scène, donc ce n’était pas nouveau pour moi. Jouer ou mettre en scène, au fond, peu importe, c’est ma vie de faire des choses. Je me pose pas la question « acteur » ou « pas acteur », ces questions sont très lointaines. Même dans les premiers films où j’ai joué, j’avais déjà pas mal mis en scène avant : mon parcours de metteur en scène commence bien avant mon parcours d’acteur ! Et puis, au fond, dans Pour le réconfort, je joue dans le film via le dialogue avec les acteurs, je leur dis des choses. Mon énergie est là, je suis comme un fantôme dans le film.

Jeunes cinéastes français ?

Votre film a été tourné au moment où les premiers films d’Antonin Peretjatko, Guillaume Brac, Justine Triet sont sortis, et au sein desquels vous avez joué. Vous vous sentiez faire partie d’un mouvement, investi d’une énergie particulière ?

Non. Je viens du théâtre, j’avais fais des films avant, et je n’ai pas puisé d’énergie particulière à cette période là. J’ai un rapport amical avec ces réalisateurs que j’apprécie, mais ce n’est pas une étape particulière pour moi. Dans Pour le réconfort, j’ai filmé des gens que je connaissais depuis quinze, vingt ans. L’énergie du film vient de mon travail au théâtre et des personnes avec qui j’ai fais le film, tout simplement. Ce groupe là a été monté avec les médias. Ce n’est pas comme si on se réunissait tous les jours pour faire un point sur notre cinéma ! Ces cinéastes ont tous des ambitions différentes et c’est dommage qu’on les associe comme ça. Je m’en veux presque d’avoir fait le lien entre leurs œuvres en ayant tourné avec eux au même moment. J’ai des amis metteurs en scène, certes, mais c’est plus en rapport avec ma vie privée qu’avec mon travail.

Ce regroupement des jeunes cinéastes français, c’est un problème ?

Ils ont chacun du talent, mais ce n’est pas un groupe ! Ce ne serait pas faire justice à leur talent que de les assembler comme ça, et ça irait à l’encontre de leurs ambitions. Ils sont si différents, c’est injuste envers leur travail ! Mon amitié avec Guillaume Brac m’a amené vers le cinéma puisqu’il m’a proposé de jouer dans son film alors que j’étais metteur en scène à la base, mais ça s’arrête là. Alors oui, je n’aurai jamais été acteur de cinéma sinon, parce que ce n’était pas du tout un objectif, j’étais metteur en scène et Guillaume est le pont entre le cinéma et moi, mais là, on va arriver à ma quinzième mise en scène au théâtre, mais ma vie ne commence pas avec eux. On peut toujours trouver des corrélations si on a envie, mais ça n’a pas de sens ! Avec Pour le réconfort, je voulais rendre l’énergie des acteurs sans avoir du tout pensé au travail des jeunes cinéastes français qui émergeaient à ce moment là. Je voulais rendre ce qu’ils ont de très brut, en mettant en avant leur talent, leur intelligence et l’immense respect que j’ai pour eux. Pauline Lorillard, Pascal Rénéric, Emmanuel Matte et toute la troupe : ce sont tous de très grand acteurs ! Avec Pascal, on a fait le conservatoire et fait de nombreux spectacles ensemble. Ce sont eux qui sont à la source de Pour le réconfort.

Le film est un hommage à cette troupe là ?

Oui. Ou plus une mémorisation de ce temps là, de ce qu’ils sont.

Ces acteurs ressemblent à leurs personnages respectifs ?

Il y a une forme de distribution pour que l’on y croit, mais non. Dans la vie ils ne se hurlent pas dessus tout azimut !

Créer du mouvement en montrant ce qui nous bloque

Pensez-vous que, depuis le tournage, certaines choses ont changé ?

Malheureusement, le film résonne de plus en plus avec l’actualité. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai voulu sortir le film. En regardant les rushs, Pour le réconfort était vraiment collé à l’ambiance générale, à cette poisse qu’on peut ressentir en France, à ce quelque chose de gluant et de collant qui nous bloque. C’est important de réfléchir là dessus car c’est à ce moment là que les extrêmes naissent. Je voulais retranscrire cette sensation sans être radical, car le film ne donne pas de solution.

Cette fracture entre les jeunes et les vieux, les pauvres et les riches, le film retransmet le sentiment que ça a toujours été comme ça et que rien ne changera jamais de ce côté là…

Je ne sais pas. En tous cas, il faut se poser la question. Moi je suis artiste, pas économiste, sociologue ni politique. Je ne donne pas de solution, je veux juste faire les choses et y croire, créer du mouvement, insuffler quelque chose. Je n’ai pas de leçons à donner.

Justement, la force du film est de mettre en scène cette fissure sans juger qui que ce soit…

C’est vraiment ce qu’on a essayé de faire. J’ai d’ailleurs été très vigilant au montage à ce que le film ne penche pas d’un côté ou de l’autre. Je voulais vraiment que le spectateur se sente divisé en son for intérieur, qu’il ressente cette fracture en lui-même face à ce que les personnages disent. J’aime bien qu’on ne sache pas quoi vraiment penser de ces personnages. À un moment on les aime, à un autre moment on ne les aime plus : ça va, ça vient, ils peuvent devenir monstrueux ou héroïque d’un instant à l’autre. Ça crée une forme de paradoxe et c’est très important dans le film. Il faut donner de l’énergie au spectateur, créer un débat, envoyer les gens vers la vie, déclencher la discussion, le dialogue !

Le débat du film ne se fera pas sur le film lui-même ?

Si le film est réussi, en effet. Ce serait beau que les gens s’en servent pour créer un débat qui est plus grand que le film, qu’il le dépasse et qu’il soit noyé dans la vie des gens.

Les spectateurs discutent à la sortie ?

Oui, du moins, j’ai l’impression. Mais je ne sais pas vraiment si les gens viennent en parler parce que je suis là et qu’ils m’ont vu au cinéma. Il faut surtout voir comment le film vit tout seul, sans moi.

Vous avez des projets ?

Après la sortie du film, on va reprendre Je suis un pays et Voilà ce que jamais je ne te dirai aux Amandiers à Nanterre pour le Festival d’Automne à Paris. Après, on reprendra En manque au théâtre de la Villette.

Et au cinéma ?

Là, je vais tourner dans le prochain film d’Olivier Assayas (E-book). Le mois dernier, je n’ai pas pu tourner avec Quentin Dupieux (pour Au poste) parce que j’étais trop occupé au théâtre mais on travaillera sûrement ensemble un jour, sur un autre film.

Retourner derrière la caméra, ça vous dirait ?

On va déjà faire ces trois, quatre trucs, après on verra ! Mais oui, ça me dirait bien ! J’aimerai bien faire quelque chose d’un peu plus préparé que Pour le réconfort, pour voir. Histoire de changer aussi : c’est toujours intéressant de ne pas faire la même chose.

Propos recueillis par Corentin Lê

 

Pour le réconfort de Vincent Macaigne, en salle le 25 octobre 2017. Ci-dessus la bande-annonce.

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