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Gros Plan : Jane Campion, « Mes films sont des réactions à l’obsession pour la normalité »

À l’occasion de la rediffusion récente de certains de ses longs-métrages, et surtout de la diffusion inédite de la saison 2 de “Top of the Lake : China Girl”, revenons sur le parcours atypique et incandescent de Jane Campion.

Les adjectifs sont nombreux lorsque l’on pense au cinéma de Jane Campion. Ambitieux, profond, explorateur, etc., ce qui est sûr c’est que la réalisatrice n’est jamais dans la demi-mesure. La vie est brute, l’humain vif ? Qu’à cela ne tienne, Jane Campion l’a décidé, elle montrera le monde tel qui est, car tout fait cinéma, surtout la réalité et ses sentiments multiples.

Les origines d’une personnalité bien trempée

Née en Nouvelle-Zélande un 30 avril 1954, son pays maternel sera souvent un décor important dans son œuvre. Une œuvre qui prend sa source dans ses gènes. Sa mère, Edith est actrice. Son père Richard Campion est quant à lui directeur d’un théâtre. À eux deux, ils forment une compagnie pour jouer les pièces de Shakespeare. Des parents aimants et originaux, dont Jane :

Enfant, j’étais assez critique à leur sujet, rêvant de me couler dans le moule d’une famille “normale”, d’autant que la société néo-zélandaise est très conformiste.

Ce désir de normalité ne sera plus très présent par la suite, car Jane Campion restera toujours attachée aux marginaux et à ceux qui repoussent le conformisme. Et ces parents en furent les premiers modèles. Jane est plongée dans un monde d’acteurs et de planches. Mais elle n’aime pas le monde « surfait » du théâtre. Pour elle, cela ne décrit pas la vie réelle.

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Jane Campion aime explorer et comprendre le monde. Rien de surprenant, de fait, qu’elle se dirige vers l’anthropologie. L’année suivante, elle ira à la Chelsea School of Art. C’est aussi l’occasion de quitter le cocon familial et la Nouvelle-Zélande. Jane veut voir le monde. Ce sera d’abord Londres. De là, elle en profite pour visiter toute l’Europe. En 1979, elle décide d’explorer un autre univers, la peinture. Elle le fera au College of the Arts de Sydney. Jane Campion n’a pas encore trouvé son chemin. Et pourtant, anthropologie, voyages et peinture tout se rejoint pour créer, un jour, son œil pointilleux de cinéaste.

Premiers pas dans la réalisation

Ce n’est que dans les années 1980, que Jane Campion arrive tout doucement dans le monde du cinéma. Elle suit des cours à l’Australian Film Television and Radio School, en 1984. La voilà entrer officiellement dans le monde médiatique, avec un diplôme à la clé.

Les débuts sont difficiles et Jane Campion doit se faire la main. Elle débutera avec la télévision australienne. Ce n’est que le début d’une longue carrière qui s’inscrit comme une évidence.

Exister dans la différence

Jane Campion a très vite choisi son camp, ce sera celui des originaux. Pour les magnifier, un seul moyen, les mettre en images et en mots. Elle ne fera jamais de concession. Dès la réalisation de son premier court-métrage en 1982, An Exercise in Discipline – Peel, le ton est donné. Et le résultat est à la hauteur puisqu’elle obtient la Palme d’or du court-métrage, en 1986.

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Mais c’est surtout avec Sweetie, en 1989, son premier long-métrage, que Jane Campion, inscrit pour toujours sa patte. Elle y présente une jeune femme ultra-anxieuse, Sweetie, qui déboule dans la vie de sa sœur Kay et qui va tout chambouler. Bien que la réalisatrice avoue les maladresses d’une débutante, elle assoit déjà ses thèmes qui ne la quitteront plus.

C’est un premier film, ça se voit. C’est brut, rentre-dedans, pas encore « poli ». Un peu maladroit, mais vraiment honnête. C’est ce qui fait sa force. Il y a ces cadrages bizarres, cette narration alambiquée…

L’ode au féminin

Cette différence – originalité ou bizarrerie, diront d’autres – est toujours portée par des personnages féminins. Que ce soit avec Sweetie ou avec les rôles qui suivront, Jane Campion aime les femmes qui se définissent par leur féminité, leurs désirs, leur existence particulière.

Tout d’abord, il y a les femmes torturées par la société ou par leur incapacité à vivre selon les règles établies. On pense, par exemple, au long-métrage qui suivra en 1990, Un ange à ma table. Jane Campion, admiratrice de l’écrivaine Janet Frame, s’est emparée de son autobiographie afin de l’adapter à l’écran. Le film dénonce le trouble d’une jeune femme à trouver sa place dans une société. Sa différence la condamne à la folie. Janet Frame est internée et subit de nombreux électrochocs avant que la littérature ne la libère.

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Jane Campion aime se battre pour ses personnages. Au départ, les producteurs étaient réticents à l’idée de la produire avec des thématiques si personnelles. Peu importe, Jane Campion va jusqu’au bout de ses idées. Le film sort et remporte le Grand prix du jury à la Mostra de Venise.

Ces femmes tourmentées sont, en fait, des femmes fortes qui ne se résignent pas. Qui refusent un destin tout tracé. On retrouvera cette même détermination dans tous les films de la réalisatrice. Des femmes originales qui aiment la poésie, le rire, l’introspection et une forme de naturel. Des alter ego de Jane ?

Cette ode au rôle de la femme dans la société va toucher son apogée avec le film qui suit et qui fera sa renommée à l’international. Il s’agit du chef d’œuvre : La leçon de piano.

La leçon du cinéma lyrique

Que l’on aime ou pas l’univers de Jane Campion, s’il est un film de sa filmographie qui s’est classé comme un incontournable, il s’agit bien de La leçon de piano. Sorti en 1993, Jane Campion, replonge après Un ange à ma table, dans les décors de la Nouvelle-Zélande, mais au XIXe siècle cette fois-ci, pour y graver l’histoire d’amour d’Ada McGrath (Holly Hunter) et de George Baines (Harvey Keitel).

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Ada est une jeune femme écossaise, muette et passionnée de musique. Du piano, plus précisément. Elle élève seule sa fille Flora (Anna Paquin), et est contrainte de se marier à un Néo-zélandais, Alistair Stewart (Sam Neill). Il s’agit d’un mariage arrangé, Ada n’a aucun sentiment pour cet homme terre-à-terre. Pire, il se débarrasse de son piano qu’il vend à George, un homme rustre qui vit dans la montagne. Ce dernier va proposer alors un pacte à Ada : venir jouer de la musique pour lui et regagner son piano touche par touche. Passé l’effroi, Ada accepte et se met en scène un jeu de pouvoir érotique. Mais plus que cela, un véritable lien va se tisser entre ces deux êtres solitaires.

Ce film dépasse les premiers par la poésie qu’il crée, par la beauté des paysages, la musique qui, comme un écho, vient remplacer les paroles muettes. Il n’y a qu’un mot pour décrite le film qui va marquer un tournant dans la carrière de Jane Campion : bouleversant !

La palme du succès

Grâce à ce chef d’œuvre, elle obtient une palme d’or au Festival de cannes. C’est une petite révolution dans le monde de l’industrie cannoise, car c’est la première fois qu’une femme cinéaste remporte le sésame tant convoité. Les récompenses sont d’ailleurs multiples : Holly Hunter aura le Prix d’interprétation féminine à Cannes et l’Oscar de la meilleure actrice, et Anna Paquin l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle.

À Cannes, ce ne sera pas son seul et unique exploit puisqu’en mai 2014, elle y reviendra en grande pompe. Pour la 67e édition du festival de Cannes, elle est désignée pour présider le jury des longs-métrages. C’est la première fois qu’une femme aura cette fonction.

Le revers de la médaille

Après ce succès, Jane Campion aurait pu prendre la grosse tête et faire dans le film hollywoodien blockbuster. Eh bien c’est tout le contraire ! Elle décide d’aller plus loin, d’explorer toujours plus ses thèmes de prédilection et d’écrire des scénarios encore plus audacieux. Cela donnera Portrait de femme, une adaptation de l’œuvre d’Henry James, Holy smokeet In the cut.

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Chacun des longs-métrages est un voyage sous-marin dans les pensées des héroïnes et dans leur comportement jusqu’au-boutiste. Portrait de femme en 1996, porté, en autre, par Nicole Kidman, traite de l’amour romantique. En 1999, c’est Kate Winslet qui rejoint Harvey Keitel pour un conte haut perché sur la spiritualité et envoûtement féminin. Kate Winslet représente alors la rage féminine, voire féministe. Il se présente presque comme un plaidoyer, ce qui a sûrement déplu au grand nombre. Enfin, In the Cut présente une Meg Ryan dans un rôle à contre-courant, dans une espèce d’enquête policière pseudo-érotique qui interroge, comme dans Sweetie, la question de la sexualité féminine.

Jane Campion, la rebelle, s’est-elle évaporée à ce moment-là en voulant étirer à l’extrême ses questionnements sur le monde moderne ? Tout en lui reconnaissant un talent certain, les critiques s’interrogent et le public se rétrécit. Elle-même reconnaîtra quelques années plus tard, que son projet est un peu parti à la dérive.

Après un succès comme La Leçon de Piano, une règle tacite du business dit qu’on peut se permettre un échec au box-office. Moi, je ne me suis pas gênée, j’en ai carrément fait trois d’affilée !

Une main de fer dans un gant de velours

Comme on l’aura compris, le cinéma de Jane Campion est celui de tous les excès. Après la déception et les échecs des précédentes années, elle a donc préféré prendre du recul.

Se retirer aussi pour élever sa fille, pour lire, mais surtout pour réfléchir à sa vision du monde. C’est alors qu’elle se passionne pour la vie du poète Keat. Elle revient avec un lyrisme plus enchanteur qui rappelle, par certains aspects, La leçon de piano. Car n’est-il pas possible de montrer la douleur et les interrogations existentielles avec moins de rage ? C’est alors que l’évidence apparaît sous la forme de la poésie et de l’amour innocent.

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En 2009, c’est le pari de Bright Star, celui de raconter l’histoire passionnée entre le poète John Keats et sa voisine Fanny Brawne. Fanny Brawne incarne enfin la femme modérée, celle qui a su trouver un équilibre entre la fureur de vie et la contenue.

Sortir du moule

Tout ce long parcours, les partis-pris, et la personnalité complexe de la réalisatrice font le style, la marque Campion. Son univers forme un tout empreint de vérité, de fausses notes parfois, mais surtout d’énormément de talent. Jamais elle ne s’éloigne de ses obsessions. Les thèmes sont là, récurrents et vivants comme des photos qu’il ne faut égarer. Oui, les thèmes sont sombres, on y parle de folie, de soumission, de rage, mais on y parle surtout de passion, de beauté, de paysage, de différence et de la force des femmes.

Au-delà des thèmes, c’est aussi l’atmosphère qui fait mouche. Cette lenteur et ce mysticisme à déshabiller les personnages. Sans parler des paysages, des décors qui reflètent l’esprit du film, surtout lorsqu’elle tourne en Nouvelle-Zélande.

Gros Plan : Jane Campion, « Mes films sont des réactions à l’obsession pour la normalité »

Pour montrer sa vision, Jane Campion est capable de repousser toutes les frontières et d’aller là où on ne l’attendrait pas forcément. Avec son dernier projet : une mini-série policière, elle nous surprend encore.

Vivre avec son époque

Jane Campion en est consciente, les modes évoluent et les codes avec. La télévision a su s’imposer comme un vecteur par lequel passent de nombreuses œuvres de grande qualité. La série a bénéficié de cette modernité. On ne compte plus les acteurs, réalisateurs, scénaristes de cinéma qui sont passés par la télévision. Jane Campion ne fait pas exception. Le défi semble lui plaire.

La télévision est la « nouvelle frontière », un lieu d’expérimentation encore vierge, alors que le cinéma est devenu rigide, conservateur.

En 2013, elle réalise la première saison de Top of the Lake. On y retrouve tout le grand art de la Néo-Zélandaise. Son pays d’enfance est filmé avec des plans à couper le souffle. Rien à dire, c’est SON pays ! Rien de tel pour y mettre en scène une détective déglinguée par la vie qui doit résoudre une sombre affaire de disparition. C’est une explosion de thématiques chères à la réalisatrice : le sort des femmes, leur rébellion, la critique d’un monde régi par l’homme dominant, etc.

Gros Plan : Jane Campion, « Mes films sont des réactions à l’obsession pour la normalité »

La mini-série qui se présente comme des longs-métrages est du Jane Campion tout craché. 4 ans plus tard, elle retente l’expérience pour une saison 2, et on peut croire la réalisatrice lorsqu’elle avoue que les producteurs lui ont dit de « se lâcher, d’oser ». Car, dans cette nouvelle saison de 6 épisodes, elle va encore plus loin et cherche à interroger – voire interpeller – encore plus (voir notre critique).

Incorrigible Jane Campion ! Mais c’est ce qui fait tout le charme et le génie de cette femme visionnaire !

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