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Gros Plan : Joaquin Phoenix, frustration d’un indécis

Depuis dix ans, Joaquin Phoenix, de « La Nuit nous appartient » jusqu’à « A Beautiful Day » cette année, semble possédé par ce même personnage d’indécis, frustré de ne pas savoir choisir. Une solution pour évacuer cette souffrance ? La rédemption. Retour sur la deuxième partie de carrière de l’acteur-personnage Joaquin Phoenix.

On a toujours considéré, à juste titre, Joaquin Phoenix comme un acteur protéiforme : tantôt dandy, tantôt loser, parfois jeune premier, souvent abîmé. Pourtant, si sa carrière, passionnante de bout en bout, semble posséder de nombreuses facettes, la deuxième moitié de celle-ci maintient une continuité entêtante à travers les films, les genres et les rôles.

Fort d’un Golden Globe et d’une nomination aux Oscars pour son interprétation culte du chanteur Johnny Cash dans Walk the Line de James Mangold en 2005, Joaquin Phoenix prend pourtant son temps pour tourner à nouveau et reprend du service en 2007 avec La nuit nous appartient de James Gray, où une seconde carrière démarre pour lui : celle de l’éternel indécis.

Seconde carrière d’un acteur au sommet

Présenté en compétition au Festival de Cannes, ce troisième film de James Gray impose celui-ci comme un réalisateur à suivre, promis à un avenir de premier plan au sein du paysage cinématographique américain. Bobby Green (Joaquin Phoenix) y incarne le manager d’une boîte de nuit mal fréquentée, où le trafic de drogue s’exerce librement. Un soir, son frère Joseph Grusinsky (Mark Wahlberg), un capitaine de police, débarque dans la boite de nuit pour tenter d’arrêter un trafiquant russe.

La nuit nous appartient

L’arrestation échoue et les tensions entre Bobby et Joseph se ravivent, au grand désarroi de leur père, le chef de police Burt Grusinsky (Robert Duvall). Bobby, indécis entre la liberté de sa vie qu’il mène avec Amana (Eva Mendes) et ses engagements familiaux auxquels il ne peut renoncer, va changer de camp après que son frère a été attaqué en pleine rue.

Premières indécisions, premières frustrations

Si Joaquin Phoenix avait déjà tourné avec James Gray dans The Yards en 2000, ce retour, sept ans après, installe définitivement Joaquin Phoenix dans un rôle cornélien, confronté aux dilemmes que lui insuffle sa position, souvent délicate. Ici, Bobby doit choisir entre la pègre, sur laquelle sa vie professionnelle est basée, et sa famille, dans la police, à qui il doit tout.

Si le choix est vite fait, celui-ci passe par une rédemption, qui sera elle aussi récurrente dans les rôles d’indécis de Phoenix : pour changer de camp et se repentir, il ne faut pas seulement se positionner, il faut agir. Bobby collabore donc avec la police pour tenter de faire arrêter le trafiquant russe. D’une beauté subtile toute en retenue, où le silence sera la clé, La nuit nous appartient lance définitivement la seconde partie de carrière de Joaquin Phoenix.

Two Lovers

Bien que les milieux dans lesquels prennent place les deux films soient très différents, le schéma sera le même dans Two Lovers, deux ans plus tard, lui aussi réalisé par James Gray et lui aussi présenté en compétition officielle au Festival de Cannes. Inspiré des Nuits blanches de Dostoievski, Leonard, jeune homme aux tendances suicidaires suite au départ impromptu de sa précédente fiancée, devra choisir entre la douce Sandra (Vinessa Shaw), que ses parents lui ont présenté, et l’imprévisible Michelle (Gwyneth Paltrow), une voisine à la vie chaotique.

Même choix, même indécision et même rédemption : Leonard, mené en bateau par Michelle, revient de force au bercail, où à la fin, comme dans La nuit nous appartient, seule la famille reste, inébranlable. Encore un cran au-dessus que dans sa performance dans La nuit nous appartient, Joaquin Phoenix est, avec Two Lovers, au centre de ce qui restera sans doute l’un de ses plus beaux films.

I’m Still Here, le canular de l’indécis

Au-delà de tout le tapage médiatique qui a été fait lorsque, en pleine promotion de Two Lovers, Joaquin Phoenix, alors au top, décide d’arrêter sa carrière d’acteur pour se lancer dans le rap-game, I’m Still Here est surtout l’expression in real life des personnages que Joaquin Phoenix vient d’incarner et qui vont le hanter pendant encore de nombreuses années. Indécis entre poursuivre ce qu’il a toujours su faire (jouer) ou entre changer radicalement de milieu, quitte à paraître ridicule (le monde du rap), Joaquin Phoenix, filmé par son beau-frère Casey Affleck, semble complètement paumé.

Le résultat est si grotesque qu’aucun doute ne plane sur l’aspect fictif de cette reconversion. Si une certaine ambiguïté sur la véracité de ce retournement de carrière persistait pendant les premiers mois de cette annonce, Phoenix ne laissant aucun indice transparaître, grimant son visage en stoner hors du temps, la crédibilité de la supercherie n’était pas une fin en soi : I’m Still Here est une performance d’un acteur-auteur, conscient de son image et s’amusant à la déconstruire. À l’heure où tout est contrôlé, policé, Phoenix fait bande à part.

On y voit Joaquin Phoenix se battre en public, tenter de rapper avec une maladresse ridicule, bedonnant, cheveux sales et allure apathique. Le Joaquin Phoenix rappeur, qui a existé pendant deux longues années (de 2008 à 2010), face aux médias et face à ses proches, ressemble étrangement aux personnages qu’il va interpréter ensuite : un personnage quelque part entre le paumé de Her, le stoner d’Inherent Vice et le grassouillet ultra-violent de A Beautiful Day.

Phoenix a-t-il tout anticipé ? Ou les réalisateurs suivants ont-ils vu en lui, via cette performance, le personnage qu’il était vraiment ? Autant dire que les frontières sont troubles pour l’acteur qui mêle sa véritable vie à celle des personnages qu’il joue. Au fond, I’m Still Here aura sans doute aidé Phoenix lui-même à jouer les paumés psychologiquement auxquels on va le cantonner. Un entraînement intensif en forme de longue préparation, qui aura duré deux ans.

The Master, la résurrection

Joaquin Phoenix n’attendra pas longtemps avant de renaître des cendres faussement annoncées pour I’m Still Here. L’été 2011, quelques mois après la sortie du faux documentaire aux Etats-Unis, il se remet au travail et tourne pour la première fois avec le prodige Paul Thomas Anderson qui lui confie un rôle sur-mesure dans The Master.

Si celui-ci était, au départ, destiné à Jeremy Renner, Phoenix y incarne son rôle typique : il y joue Freddie Quell, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale traumatisé qui lutte pour s’intégrer à la société américaine des années 50, qui fera la rencontre de Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), leader du mouvement « The Cause » et verra en celui-ci un maître spirituel.

The MAster

Si la genèse de la scientologie est, dans les faits, le contexte au sein duquel Phoenix s’articule, le véritable sujet du film reste la relation ambiguë qui se tisse entre « l’élève » et « le maître ». Freddie est tiraillé, frustré de n’être qu’un pion malmené malgré l’admiration sans faille qu’il porte envers Dodd. S’il décidera de quitter son enseignement et son emprise psychologique envahissante, le chapitre final de The Master, d’une beauté troublante, entretient cette rédemption in-extremis qui était déjà le sujet de La nuit nous appartient, Two Lovers et même I’m Still Here.

Freddie, après avoir quitté Dodd, perpétue la méthode de son maître en exécutant le célèbre questionnaire à une femme qu’il vient tout juste de rencontrer dans un bar. Pour ce film, l’interprétation incroyable de Freddie vaudra à Joaquin Phoenix une nomination à l’Oscar du meilleur acteur, la seule à l’ordre du jouer avec celle pour Walk The Line.

L’exploitant et l’exploité

Après The Master, Joaquin Phoenix est à l’affiche de deux mélodrames. Un film historique en 2013, The Immigrant de James Gray, où il incarne Bruno, un proxénète new-yorkais qui se prend d’affection pour une jeune Polonaise, Ewa (Marion Cotillard) qu’il prostitue. Puis un film d’anticipation l’année suivante, Her de Spike Jonze, où il joue Theodore, un rédacteur de lettre qui tombe amoureux d’un système d’exploitation, une intelligence artificielle qui se donne le nom de Samantha (campée par la voix-off de Scarlett Johansson).

Dans les deux cas, Phoenix incarne un exploitant : celui qui se sert de ses prostituées pour vivre son propre « rêve américain », et celui qui utilise un OS pour combler un vide affectif à la suite d’un divorce. Dans les deux cas, Phoenix finit par être exploité : Bruno détient la clé aux problèmes d’Ewa, l’argent, et Theodore a permis à Samantha, pareillement à tous les utilisateurs de cet OS, de prendre conscience d’elle-même. Encore une fois, Phoenix incarne cet indécis qui va tenter de se racheter.

Her

Dans The Immigrant, Bruno exprime la frustration d’un amour non-réciproque, conscient d’exploiter la détresse d’Ewa bien que souffrant de remords qui le poussent à se racheter lors du dernier acte du film : Bruno libère Ewa et l’aide à rejoindre sa sœur placée en quarantaine sur Ellis Island. Dans Her, Theodore, littéralement accroc à l’intelligence artificielle dont il est tombé amoureux, ne sait pas choisir entre la réalité et l’immatériel : il se morfond dans une utopie amoureuse où son alter-ego se plie à tous ses désirs, avant que celle-ci ne le quitte brutalement, forçant Theodore à écrire une lettre rédemptrice à son ex-femme, réelle.

Quelque soit les genres des films où il est présent (mélodrame historique, science-fiction dystopie), et quelque soit la place qu’il incarne dans ces mêmes films (second rôle ou quasiment seul humain à l’écran), Phoenix perpétue son propre personnage : celui qui ne sait pas choisir, et qui en souffre. Après ses déboires de rappeurs, le voilà revenu en pleine lumière. Dès lors, Joaquin Phoenix enchaîne les grands films et les projets les plus excitants avec les plus grands réalisateurs.

Rédemptions forcées

Sa performance dans The Master avait marquée les esprits, trois ans après, Joaquin Phoenix remet le couvert avec le nouveau film de Paul Thomas Anderson, Inherent Vice, adapté du roman de Thomas Pynchon. Dans les années 70, à Los Angeles, Joaquin Phoenix campe Larry « Doc » Sportello, un détective privé embourbé dans une affaire criminelle compliquée alors qu’il enquête sur la disparition d’un milliardaire, Mickey Wolfmann. Le film est dans la digne continuité du roman : Paul Thomas Anderson y met en scène la fin des utopies psychédéliques via une intrigue à la limite du compréhensible, où les troubles paranoïaques fleurissent.

A priori, on y comprend rien. Pourtant, le jeu de Joaquin Phoenix est une très bonne porte d’entrée : perdue entre la fin d’une ère et le début d’une nouvelle, l’indécision du Doc révèle une inquiétude quasi-apocalyptique. L’indécision du personnage de Phoenix fait alors écho à celle de tout un pays, frustré de n’avoir pu réaliser ses rêves des années 60, inquiet des décennies Nixon à venir. Au final, la rédemption du détective paumé passe par un coup monté dont il est le pigeon : forcé de prendre la route, le Doc part avec Shasta (Katherine Waterson).

Quelques mois après le déroutant Inherent Vice, que l’on peine encore à décortiquer, Joaquin Phoenix est L’Homme irrationnel du film éponyme de Woody Allen. Il y incarne Abe Lucas, un professeur de philosophie bedonnant, seul, alcoolique et à tendance dépressive, qui entamera une liaison avec une brillante élève, Jill, jouée par Emma Stone. Outre passé le jeu récurrent de Woody Allen avec les figures archétypales de son cinéma (le professeur de philosophie qui couche avec une élève de vingt ans de moins, les crises existentielles et les nombreuses références à la culture savante voire aristocratique), Phoenix joue un être amoral qui va tenter d’assassiner un juge qui lui semble nuisible au monde.

Ce conflit qui naît par le fait qu’Abe retrouve peu à peu le goût de la vie en projetant, paradoxalement, de tuer quelqu’un, fait encore de lui, un indécis coincé entre les principes rationnels de la philosophie qu’il enseigne et la réalité, souvent irrationnelle (à moins que ce ne soit l’inverse…). Les sujets de philosophie évoqués y sont, certes, bien plus complexes que ce simple résumé, mais le film, un peu à part dans la filmographie de Phoenix, semble quand même se rattacher à son personnage. Sa rédemption, forcée encore une fois, ne viendra donc pas d’Abe lui-même, mais des fruits d’un hasard très ironique : l’assassin finit par mourir à son tour lorsqu’une justice invisible semble le faire trébucher dans une cage d’ascenseur.

A Beautiful Day, ultime frustration

Le dernièr film où Joaquin Phoenix apparaît ne déroge pas à la règle, au contraire : A Beautiful Day de Lynne Ramsay semble exalter toutes les obsessions des personnages qu’a incarné son acteur vedette. Joaquin Phoenix incarne Joe, un grand enfant traumatisé qui s’engage dans une vendetta contre un réseau de prostitution de mineures organisé à une échelle gouvernementale. Si l’on pouvait légitimement s’attendre à un violent carnage, où rien n’arrête un ex-soldat armé d’un marteau et d’une détermination sans faille, il n’en est rien.

A Beautiful Day, qui a valu à Phoenix un Prix d’Interprétation mérité au dernier Festival de Cannes, provoque une puissante frustration. Joe n’arrive à rien car il a toujours un temps de retard. Son hésitation permanente, ses indécisions pesantes, font de Joe ce même personnage frustré qu’incarne Joaquin Phoenix depuis dix ans maintenant. Torturé par un passé qui le dévore, hanté par son incapacité à trancher, Joe (pour “Joe-aquin” ?) est passif, indécis et frustré. Sa rédemption viendra d’un l’enfant qu’il a, au fond, toujours été.

 

A Beautiful Day de Lynne Ramsay, en salle le 8 novembre 2017. Ci-dessus la bande-annonce.

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