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[Critique] Mariana (Los Perros) de Marcela Said

« Mariana », second long-métrage de la réalisatrice chilienne Marcela Said, explore les violences implicites de la société chilienne contemporaine à travers la figure émouvante de Mariana.

Ce n’est pas la première fois que Marcela Said empoigne sa caméra pour saisir les fantômes de la dictature chilienne qui hantent le Chili contemporain. En 2001, son second documentaire, I love Pinochet, s’intéressait aux partisans du dictateur chilien, et El Mocito, sorti en 2011 et réalisé aux côtés de Jean de Certeau, se concentre sur l’histoire de Jorgelino Vergara, employé d’un centre de torture durant la dictature de Pinochet qui n’a révélé les informations qu’il avait en sa possession qu’une quarantaine d’années après les faits.

Mais cette fois, c’est par le biais de la fiction que Marcela Said explore la place du souvenir de la dictature chilienne dans la société d’aujourd’hui, en interrogeant le règne du silence et du tabou moins de 30 ans après la chute du général Pinochet.

Entre chien et loup

La photographie magnifique de Mariana, tourné avec une caméra Alexa et presque intégralement sous une lumière naturelle, est à l’image du parti pris idéologique du film lui-même : un film « entre chien et loup », complexe, nuancé, qui interroge sans manichéisme une réalité politique et sentimentale complexe. Le film de Marcela Said tire sa force de son refus des raccourcis et des simplifications, il accueille à bras le corps les contradictions et les ambiguïtés, et en fait un pilier de son esthétique.

[Critique] Mariana (Los Perros) de Marcela Said

Marcela Said dit refuser le politiquement correct, incarné selon elle par le film Music Box de Costa Gavras, où l’héroïne, découvrant le passé nazi de son père, le renie. La réalisatrice prend le contre-pied de cette issue, se voulant, selon ses mots, « réaliste« , voire « pessimiste« , quant à la facilité à renoncer à un lien filial au nom de principes politiques.

Mariana est galeriste, elle a quarante-deux ans, son père est un riche propriétaire chilien ; elle est mariée mais se retrouve magnétiquement attirée par son professeur d’équitation, ancien colonel dont elle découvre peu à peu qu’il est poursuivi en justice pour crimes de guerre contre des opposants au régime de Pinochet pendant la dictature. Cette relation va peu à peu ouvrir une brèche dans l’aveuglement de Mariana vis-à-vis du passé de son père, ancien militaire partisan de la dictature lui aussi.

Mariana aux abois

A l’occasion de sa sortie en France, le film troque son titre original, « Los Perros », pour le nom de son personnage principal : « Mariana ». Mais le titre espagnol attire l’attention sur un des motifs centraux de ce film poignant, sur la métaphore filée autour de laquelle il se construit à travers tous ces chiens qui peuplent l’univers de Mariana — les vrais chiens, les chiens en faïence, les chiens en peinture, mais aussi ceux qui se comportent comme des chiens : les assassins, et les hommes en général.

En effet, Mariana évolue dans un univers presque exclusivement masculin, et se retrouve sans répit face au patriarcat. Elle subit le machisme sous toutes ses formes de la part des hommes qui l’entourent. Son père ignore et méprise son implication dans la gestion des propriétés familiales, son mari lui donne des ordres quand il ne lui demande pas si elle a « oublié son cerveau au centre commercial », et son amant lui donne un coup de cravache sous prétexte de lui donner une leçon de cheval mémorable. Elle subit, enfin, une agression sexuelle filmée comme à la dérobée, presque aussitôt oubliée : un affront de plus dans la marée de violence misogyne qui submerge Mariana de toutes parts.

La banalité du mal

Guillermo Lorca, Laura y los perros

 

Entourée par ces hommes-chiens, Mariana se débat, se démène pour gagner sa liberté, se montre aussi insolente qu’elle le peut, mais se heurte à la puissance du patriarcat, encore et encore. Elle continue, pourtant, d’aimer les chiens, les vrais, et leur représentation : en plus de son chien fidèle auquel elle démontre une affection sans bornes, elle achète à un artiste un grand lévrier en faïence noire et son mari lui offre un tableau de Guillermo Lorca, représentant une petite fille dominant une meute de lévriers qui s’agitent à ses pieds. Ce tableau semble condenser à lui seul la complexité du rapport de Mariana aux hommes : d’un côté, elle navigue de l’un à l’autre et semble les maîtriser ; de l’autre, une atmosphère inquiétante se dégage du tableau, laissant penser que tous ces chiens sont prêts, d’un instant à l’autre, à la dévorer…

De plus, c’est sur une scène étrange et fascinante que le film s’ouvre, représentant un visage recouvert d’un masque monstrueux au cours d’une séance photo. Cette scène intrigante, qui trouvera son écho un peu plus loin dans le film quand Mariana se promène dans une galerie aux murs ornés de photos de visages plus monstrueux les uns que les autres, constitue une clé de compréhension importante du film : il s’agit pour la réalisatrice de montrer que, selon ses propres mots, « un monstre vit en chacun de nous ». En cela, aller voir Mariana, c’est avant tout faire un pas vers cette monstruosité intime tapie en nous.

 

Mariana de Marcela Said, en salle le 13 décembre 2017. Ci-dessus la bande-annonce.

Ce n’est pas la première fois que Marcela Said empoigne sa caméra pour saisir les fantômes de la dictature chilienne qui hantent le Chili contemporain. En 2001, son second documentaire, I love Pinochet, s'intéressait aux partisans du dictateur chilien, et El Mocito, sorti en 2011 et réalisé aux côtés de Jean de Certeau, se concentre sur l’histoire de Jorgelino Vergara, employé d'un centre de torture durant la dictature de Pinochet qui n’a révélé les informations qu’il avait en sa possession qu’une quarantaine d’années après les faits. Mais cette fois, c'est par le biais de la fiction que Marcela Said explore la place du souvenir de la dictature…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

Bilan très positif

"Mariana" réussit à être à la fois le portrait poignant d'une femme complexe dévorée par les chiens du patriarcat et à interroger la difficulté à faire face au passé du Chili au lendemain de la dictature de Pinochet.

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