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Happy End – Notre avis sur le dernier Michael Haneke

20 ans après sa révélation à la sortie de « Funny Games », Michael Haneke s’essouffle avec ce « Happy End » qui répète, ad nauseam, la formule d’un réalisateur en fin de course.

Michael Haneke aura été aussi discret au dernier festival de Cannes qu’il était, en proportion, attendu au tournant. Happy End aurait dû être son chef d’oeuvre contemporain, la troisième Palme d’or consécutive d’un réalisateur qui, après les poignants Le Ruban Blanc et Amour, semblait être au zénith de sa carrière. Il aurait dû ! Seulement, l’extrême théorisation d’une œuvre a ses limites : Haneke aura beau être porté aux nues pour Funny Games, Caché ou La Pianiste, qui jouaient aussi sur le même registre cynique, Happy End dépasse la limite d’un cinéma si auto-réflexif qu’il en devient puérile et anecdotique. Ce dernier opus du réalisateur autrichien, même en terrain conquis, semble difficile à défendre.

Le charme discret de la bourgeoisie ?

À travers un humour pince-sans-rire, Happy End raconte les péripéties déprimantes de la famille Laurent, des bourgeois ayant fait fortune dans le bâtiment qui se réunissent, au début du film, dans leur maison familiale, à Calais. Haneke passera ainsi d’un personnage à l’autre, opérant via un enchaînement de « scènes » bien délimitées selon le membre de la famille sur lequel il s’attarde (souvent vaguement).

Happy End

Dans la famille Laurent, il y a la mère, Anne Laurent (Isabelle Huppert), son père, Georges Laurent (Jean-Louis Trintignant), son fils, Pierre Laurent (Franz Rogowski) et son frère, Thomas Laurent (Mathieu Kassovitz), père de la petite Eve (Fantine Harduin, dans l’unique rôle réussi du film et dont la prestation reste à saluer). L’un trompe sa femme, l’autre renie l’héritage colossal de sa famille. Séniles ou torturés, en résumé : tous sont névrosés, dépressifs et dépités de vivre malgré les domestiques et les couverts en argent qui remplissent leurs meubles en chêne.

Happy End, via sa succession permanente de scènes insignifiantes illustrant une véritable dépression collective, se veut être le miroir d’une certaine partie du monde, aveugle de ce qui se passe en arrière plan. Ainsi, les migrants de Calais, promis à travers la promotion du film, sont disposés dans le film comme un leurre. Se cantonnant à des silhouettes floues et muettes en arrière plan. Le propos est clair et même plutôt simple pour une fois : le cinéma (et la société en général) s’intéresse aux choses qui ne comptent pas (les bourgeois) au détriment des véritables enjeux, relégués dans le décor (les migrants errants sur la plage, en attendant de trouver une solution pour la traverser).

Happy End

Funny End F.R.

Au fond, il n’est pas surprenant de voir Haneke s’embourber maladroitement dans ce genre de cinéma théorique. Il le faisait déjà dans Funny Games U.S., dont la nature de remake au plan près avait pour simple but d’attirer les spectateurs américains dans les salles afin de les piéger. Problème, ici, Haneke ne dupe personne et son film, dont la pertinence paraît plus que douteuse, sonne terriblement plat. Il devient même assez désespérant de voir à quel point les facéties aristocrates d’Haneke ne font plus rire grand monde. Au contraire, le film, dans sa volonté de moraliser son public en se positionnant, bien évidemment, au dessus de lui, sans jamais remettre en question sa démarche ni la porter en dérision, devient irritant et, au pire, simplement prétentieux.

L’objectif d’Haneke a toujours été de tendre un miroir aux plus bas instincts de ses spectateurs pour en secouer la morale. Funny Games était, par exemple, un réquisitoire contre la violence à l’écran et souhaitait attirer un certain type de spectateur en faisant un film réputé, justement, comme « ultra-violent ». L’idée est plutôt vicieuse : attirer dans ses filets des proies qui, dévorées par la cruauté démontrée dans un film qu’ils avaient envie de voir, en ressortiraient changées.

Si cela marchait plutôt bien il y a vingt ans (la question devait se poser à l’époque où le cinéma de Tarantino recevait les plus hautes distinctions, cannoises notamment), avec Happy End, la construction morale du film en « gant retourné » paraît beaucoup trop facile, voir même datée. Non, les spectateurs ne s’intéresse pas plus à la vie des bourgeois (surtout ceux là) qu’au sort des migrants réfugiés dans la jungle de Calais, pourtant si près, durant tout le film, des élucubrations navrantes de la famille Laurent.

Happy End

La Cérémonie

Sans taxer, assez facilement, Michael Haneke de simple « petit malin moralisateur » comme beaucoup ont pu le faire, il faut admettre que, moralisateur ou non, Happy End n’a pas grand intérêt. S’il est parfois amusant dans sa manière de mettre en scène le monde contemporain, Haneke paraît largué. Au début du film, une conversation Periscope se met en place et reste à l’écran à travers une durée excessive. De l’entame jusqu’à la scène finale, on croirait voir Haneke découvrir, avec étonnement, un simple outil banal de communication en 2017, et en étirer ensuite la seule idée de mise en scène que cela lui a inspiré pour bien souligner que, malgré son âge, Haneke est bel et bien un cinéaste au courant des pratiques populaires de son temps…

Raté, Happy End est plus dans la lignée de La Cérémonie de Claude Chabrol sorti en 1995 que de The Square de Ruben Ostlund, la Palme d’or cette année. La comparaison pourrait paraître, au final, plutôt flatteuse selon certains, mais elle permet surtout de souligner que Michael Haneke a, sur ce coup-là, plus de vingt ans de retard. Ce dernier semble même, à plusieurs moments, vouloir rééditer ses exploits passés en disséminant, ici et là, quelques clins d’oeils à sa propre filmographie. Comme si, en ayant plus grand-chose à dire, Haneke en viendrait à bégayer les mêmes formules et les mêmes personnages. Celui joué par Jean-Louis Trintignant (Georges Laurent), fait explicitement référence à un autre Georges. Celui de sa dernière Palme d’or dans Amour, qui avait, par ailleurs, lui aussi une fille incarnée par Isabelle Huppert.

Symptomatique d’un cinéma qui tourne en rond, Happy End rabâche les formules jusqu’à la nausée, répète les idées jusqu’à se perdre. Au fond, le cinéma d’Haneke n’évolue ici sous aucune forme. Les quelques sursauts notables du film (le banquet final notamment) n’y changeront rien.

 

Happy End de Michael Haneke, en salle le 4 octobre 2017. Ci-dessus la bande-annonce.

Michael Haneke aura été aussi discret au dernier festival de Cannes qu’il était, en proportion, attendu au tournant. Happy End aurait dû être son chef d’oeuvre contemporain, la troisième Palme d’or consécutive d’un réalisateur qui, après les poignants Le Ruban Blanc et Amour, semblait être au zénith de sa carrière. Il aurait dû ! Seulement, l’extrême théorisation d’une œuvre a ses limites : Haneke aura beau être porté aux nues pour Funny Games, Caché ou La Pianiste, qui jouaient aussi sur le même registre cynique, Happy End dépasse la limite d’un cinéma si auto-réflexif qu’il en devient puérile et anecdotique. Ce…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

Touche le fond

Happy End restera un Haneke mineur dont la cohérence avec le reste de son œuvre ne justifie en aucun cas l’apathie générale qu'il génère.

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