Accueil > Critiques > Un Homme Intègre – Notre avis

Un Homme Intègre – Notre avis

Le dernier film de Mohammad Rasoulof raconte le destin tragique d’un homme dans une société iranienne fausse et corrompue. Silencieux, fait d’une contemplation froide et frontale d’une humanité qui s’étiole, “Un Homme Intègre” est un film à la charge politique exceptionnelle et nécessaire.

Le Festival de Cannes ne s’est pas trompé en récompensant Un Homme Intègre par le prix Un Certain Regard. Puissant, à la limite de l’écrasement, le destin de Reza raconte une société pourrie par la corruption, l’abandon de la droiture, jusqu’au point qui ressemble à celui du non-retour. Dans cette sélection, la plus engagée et la plus critique, le film de Mohammad Rasoulof s’est distingué par la radicalité de son geste. Et, comme pour son personnage principal, par le refus de toute compromission.

Reza, ou les terribles maux de l’intégrité

L’argument est simple : Reza, mari et père, mène une vie retirée à la campagne, où il élève des poissons d’eau douce. Mais une compagnie privée qui a des vues sur son terrain va le mettre dos au mur. Reza, intègre jusqu’à l’auto-destruction, n’entend pas se laisser faire.

Les premières images du film sont éloquentes. Alors qu’il ne demande rien à personne, Reza (Reza Akhlaghirad) se voit privé de son fusil, pour cause d’un permis non renouvelé. Peu lui importe, mais ce temps apparemment de paix est trompeur. Ainsi désarmé, déjà, Reza va vivre, malgré son refus de se compromettre, une descente en enfer. L’ironie du film finit par sous-tendre toutes les actions (les non-actions ?) du héros. C’est en se battant pour garder son intégrité qu’il va occasionner des dégâts à toute son existence. Son élevage de poissons sera contaminé, sa maison brûlée, son fils humilié…

Sa femme, Hadis, magnifique et intense Soudabeh Beizaee, est plus pragmatique. Elle décide ainsi de jouer le jeu en usant de son pouvoir à la direction de l’école de la région. Alors que son ménage semblait heureux, le mal s’insinue jusque dans la sphère privée. A l’image, le contraste est d’abord fort entre la froideur et l’âpreté des extérieurs, et la chaleur et l’apaisement des intérieurs. Et puis tout devient poreux, les lignes se confondent, l’intégrité et le crime, l’aide désintéressée et la corruption.

Tout sera pris à Reza, jusqu’à sa dignité de père, lorsqu’il devra obliger son fils à s’abaisser devant les potentats locaux. C’est peut-être dans ce passage très intime que la violence de la société se révèle la plus destructrice, infiltrée jusqu’à la chair des hommes.

Une fable kafkaïenne d’une grande charge politique

Comment ne pas penser à Franz Kafka, à son chef d’œuvre Le Procès ? Mohammad Rasoulof réalise une fable tragique, parfaite dans sa noirceur et son irrémédiable dénouement. Le portrait dressé de la société iranienne est terrible. Il montre la collusion vénéneuse des pouvoirs politiques, religieux, et privés. Personne n’est épargné par la corruption endémique qui fait de tous des petits chefs, mais surtout des rouages nécessaires d’une impitoyable machine d’oppression de l’individu. L’absurde dispute au surréalisme dans cette tragédie contemporaine, avec une mise en scène où les plans larges et fixes de la campagne succèdent à des plans qui scrutent sur son visage la silencieuse détermination de Reza.

Dans une scène centrale, une rencontre entre Reza et une amie à Téhéran, la fiction finit de rejoindre la réalité. Il est question d’un ancien camarade de fac, suspendu à une condamnation pour atteinte à la sécurité nationale et propagande anti-régime. Une référence directe à la situation actuelle du réalisateur, privé de son passeport et accusé des mêmes motifs.

Le combat d’un homme, la mission d’un cinéaste

Pour Reza, la menace plane constamment sur tout son quotidien. Impossible pour lui de travailler, impossible d’élever son fils dans la dignité. Horrible machine de torture que cette société, où chaque mouvement et décision de Reza resserrent un peu plus l’étau sur sa vie. La violence est là, mais hors champ. Les coups, la prison, le meurtre, tout ceci est suggéré et ressenti. Pour le réalisateur, Mohammad Rasoulof, impossible aussi de tourner son film dans de bonnes conditions, impossible encore de créer, et finalement de se déplacer et faire la promotion d’Un Homme Intègre.

Pour contourner la censure, le réalisateur choisit de montrer la mort de poissons rouges et les mille choses des yeux noirs de Reza. Le film se clôt sur la victoire du mal, donc sur la défaite des hommes de bien. Alors qu’il est parvenu à se débarrasser de son ennemi, on vient le chercher pour prendre sa place… L’ironie est totale, terrible. Prié d’être maintenant ce qu’il a combattu en sacrifiant toute sa vie, c’est cette ironie qui arrache enfin les larmes de Reza, contenues depuis le début de son histoire.

En voulant réduire au silence le cinéaste, le régime iranien a raté son coup. Car la poésie utilisée par Mohammad Rasoulof pour conter son histoire est magnifique et d’un humanisme bouleversant.

 

Un Homme Intègre de Mohammad Rasoulof, en salle le 6 décembre 2017. Ci-dessus la bande-annonce.

Le Festival de Cannes ne s'est pas trompé en récompensant Un Homme Intègre par le prix Un Certain Regard. Puissant, à la limite de l'écrasement, le destin de Reza raconte une société pourrie par la corruption, l'abandon de la droiture, jusqu'au point qui ressemble à celui du non-retour. Dans cette sélection, la plus engagée et la plus critique, le film de Mohammad Rasoulof s'est distingué par la radicalité de son geste. Et, comme pour son personnage principal, par le refus de toute compromission. Reza, ou les terribles maux de l'intégrité L'argument est simple : Reza, mari et père, mène une vie retirée à…

Note de la rédaction

Bilan très positif

Bilan très positif

Mohammad Rasoulof a su utiliser les contraintes de la censure du régime iranien pour réaliser une fable à la poésie kafkaïenne. Puissant et pessimiste, courageux et digne, "Un Homme Intègre" est un film très réussi sur un sujet éminemment important. Chapeau bas.

User Rating: Be the first one !

Voir aussi

Guillermo Del Toro donne son avis sur l’échec du Dark Universe

Alors qu’il a refusé de commander le projet d’Universal, Guillermo Del Toro revient sur les problèmes symptomatiques des films d’horreur contemporains, et plus précisément ceux rencontrés par "La Momie ", supposé rampe de lancement au Dark Universe.