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Gros plan : Il faut sauver le soldat Ryan, 20 ans après

« Il faut sauver le soldat Ryan » vient de fêter ses vingt ans. Chef d’oeuvre de technique, expérience guerrière effrayante de proximité, tout a été dit sur LE film de guerre de Steven Spielberg. Deux décennies plus tard, si le film a gardé toute sa force, il a aussi pris de l’âge, dans un monde où les conflits armés et le cinéma ont radicalement changé.

Au mitan de son immense carrière débutée sur grand écran en 1974 avec Sugarland Express, Steven Spielberg réalise en 1998 Il faut sauver le soldat Ryan. Ce film de guerre propose alors un récit simple, encadré de deux monumentales batailles, à la violence et au réalisme inédits à l’époque. Le film est un succès populaire et critique, amassant plus de 480 millions de dollars de recettes dans le monde. Véritable choc cinématographique à sa sortie, récompensé par cinq oscars et nommé à six autres, la même année que le triomphe de Titanic, Ryan semble avoir sa place dans la mémoire collective à côté des plus grands films de guerre.

Vingt ans après sa sortie, le temps a comme peu de prises sur le film, dont le filmage est si réussi qu’il semble intemporel. Mais, le temps faisant tout de même son œuvre, Ryan apparaît surtout comme un film de guerre, sans être un film sur la guerre. Il n’a en effet rien d’un discours sur la folie humaine, individuelle ou collective. Sans interroger la nature profonde de la guerre, Spielberg parvient cependant à faire un film exceptionnel. Comme si, après La Liste de Schindler et Amistad, Spielberg s’était replongé avec innocence dans le bac à sable où sont nés sa passion et son génie.

Ryan, par KO technique au premier round

A 52 ans, au sommet depuis le début des années 80, Steven Spielberg réalise sans doute avec ce film un rêve d’enfant. Il est en effet un véritable enfant de l’Ouest, issu d’une famille ayant fui les troubles européens. Ses premières réalisations portent, on pourrait dire naturellement, sur la guerre. Il réalise ainsi Escape to Nowhere et Battle Squad, alors qu’il n’a que 14 ans. Avec Ryan, la boucle est bouclée. Il avait utilisé pour ces deux court-métrages de la terre placée sur des planches sur lesquelles les acteurs sautaient pour simuler les impacts et les explosions. Presque quarante ans plus tard, le même pouvoir d’illusion anime Spielberg, la même fable héroïque que l’enfant se raconte, mais les moyens ont considérablement évolué.

 

Le travail de reconstitution est phénoménal : des fabricants historiques d’uniformes ont été contactés pour refaire des modèles de l’époque. Tout, jusque dans le moindre détail, est étudié pour être le plus proche de la réalité. Un inventaire parfait, où les rares manquements étaient des contraintes matérielles, et sont de toutes façons invisibles à un œil non-initié aux choses militaires. C’est ce souci d’ultra-réalisme dans le son et l’image que Christopher Nolan retiendra pour réaliser dix-neuf ans plus tard Dunkerque.

Contrairement à un illustre prédécesseur comme Le Jour le plus long, la guerre est ici filmée à l’épaule. La caméra tremble et suit les soldats, sursaute aux impacts. L’immersion est totale, littérale même, puisque Spielberg réussit de jolies scènes sous-marines filmées comme en apnée. La violence est extrême, le souffle rapidement coupé. Et aujourd’hui encore l’immersion égale voire surpasse ce que la 3D fait de mieux. La séquence est donc mythique, grandiose, et résume parfaitement toute l’horreur de la guerre. Vingt minutes, 11 millions de dollars sur un budget total de 70, et la messe était dite.

Il faut sauver le soldat Ryan, dernier blockbuster de guerre

A bien des égards, Il faut sauver le soldat Ryan ressemble beaucoup aux Dents de la mer. Notamment pour les innovations techniques, le petit groupe de héros et le caractère épique de leur mission, et l’inévitable famille à reconstituer. Spielberg a inventé le blockbuster avec Les Dents de la mer, et son intention avec Ryan est bien de continuer dans cette veine. On sait la volonté de Spielberg pour chacun de ses films d’en faire le film définitif. Cette exigence, qui est aussi une mégalomanie, fonctionne à merveille dans Il faut sauver le soldat Ryan.

Elle fonctionne si bien que les planètes s’alignent ensuite pour en faire le dernier blockbuster de guerre. En effet, pour différentes raisons, les films de guerre ne connaîtront plus de tel succès dans les deux premières décennies du nouveau siècle. En 1998, c’est Titanic qui ouvre au cinéma son futur, et inaugure des années qui seront essentiellement dominées par des comédies et des drames.

À partir de là, le cinéma évolue rapidement, son industrie et ses thèmes entrent dans le 21ème siècle, les budgets explosent et la technologie numérique ouvre de nouveaux champs. Aussi, dans la filmographie de Spielberg, la portée des événements du 11 septembre 2001 est particulièrement visible, avec notamment Munich et La Guerre des Mondes, où l’innocence a laissé place à l’inquiétude. Le réalisateur se fait plus engagé et plus critique, entamant une nouvelle ère de son empire du spectacle.

Ainsi, la performance établie par Spielberg n’a jamais pu être égalée. Les meilleurs s’y sont essayés, avec une réussite indéniable, mais loin de l’éphémère standard établi par Ryan. On peut penser à Ridley Scott avec La Chute du faucon noir, ou au Stalingrad de Jean-Jacques Annaud. Il y a donc un avant et un après Ryan, mais cet honneur revient autant à son auteur qu’aux bouleversements de la période de sa fabrication.

La guerre, vue de l’innocence

C’est entre le débarquement et l’affrontement final que le film affiche ses faiblesses, que le temps rend de plus en plus grossières. Les hommes qui forment l’escouade à la recherche de Ryan sont des personnages tous différents, que la guerre a soudés. Il y a le Juif de Brooklyn, le bon gars du Midwest, l’intello fragile, l’italo-américain, la tête brulée fidèle au chef, etc. Seul Upham, en sa qualité première d’intrus au groupe, fera ce fameux voyage intérieur qui fait très souvent la qualité des films du genre.

Tout le casting se donne à fond, et presque tous y laisseront leur peau. Barry Pepper, dans le rôle du sniper, Vin Diesel et Jeremy Davies se révèlent au grand public. Tom Hanks, déjà double oscarisé et acteur chéri de l’Amérique, sera nommé aux Oscars pour sa prestation. Ce rôle lui colle à la peau depuis, en témoigne sa présence aux côtés de Barack Obama et Nicolas Sarkozy en 2009 aux 65 ans du Débarquement. Héros du film, sa parfaite incarnation tient plus à son talent d’acteur qu’à l’écriture de son personnage.

Par ailleurs, Steven Spielberg ne dévie pas de son fort patriotisme et de la version occidentale de l’événement : les Américains sont les bons, des sauveurs prêts au martyre pour défendre la liberté et la bannière étoilée, et ils ont vaincu le nazisme. En réalité, si on équilibre son regard en partant vers l’Est, le débarquement apparaît comme une promenade de santé comparée à la bataille de Stalingrad. Et on peut aussi ajouter qu’en juin 1944, les Alliés savaient déjà que la victoire n’était plus qu’une question de temps. Cette version subjective du conflit, américano-centrée et manichéenne, a aidé le film à s’ouvrir les portes de la prestigieuse Bibliothèque du Congrès, où le film est archivé depuis 2014 pour ses qualités « historiques, culturelles et esthétiques. »

Clap de fin de siècle

Après Il faut sauver le soldat Ryan, il n’y aura plus de film de guerre réussi sans qu’y soit représenté l’ennemi intérieur, exception faite de Dunkerque. Que celui-ci soit la hiérarchie, le combattant lui-même, ou autre, le cinéma de guerre revient aux thèmes du Nouvel Hollywood desquels Spielberg s’est sciemment éloigné pour Ryan. Vingt ans après, c’est cette absence de recul critique qui empèse son film, ultra-réaliste dans ses batailles et jamais loin de la mièvrerie dans ses dialogues. Un déséquilibre qui a sûrement donné des idées à Quentin Tarantino qui, dans Inglourious Basterds, propose un contrepoint parfait au film de Spielberg.

Démineurs, de Kathryn Bigelow, est sans doute le film ayant eu la réception la plus proche de celle d’Il faut sauver le soldat Ryan : six oscars, dont meilleur film et meilleur réalisateur, en face d’Avatar de James Cameron, quand Ryan obtenait en partie les mêmes récompenses face au Titanic du même James Cameron. Aussi virtuose mais moins spectaculaire, Démineurs remporte aussi le meilleur scénario original pour cette histoire intime de la guerre. En quelque sorte, Démineurs est le parfait anti-Ryan, et tous deux les meilleurs films de guerre de leur temps. Démineurs, sorti en 2009 pour un budget de 11 millions de dollars, en rapportera 17 au US et à peine 50 au total…

Et à la fin, c’est Spielberg qui gagne

Force est d’admettre qu’Il faut sauver le soldat Ryan a trouvé une petite place au panthéon des films de guerre, aux côtés de monuments tels que Full Metal Jacket ou Voyage au bout de l’enfer. La différence du cinéaste, son identité, est bien là, capable d’inscrire dans le temps des productions pour un public très large, maniant à merveille les visions moyennes de ses différents thèmes. Génial dans sa technique et parfaitement moyen dans son drame, Steven Spielberg est le grand maître de l’illusion, et vingt ans plus tard, Il faut sauver le soldat Ryan en reste la preuve la plus éclatante.

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