Interview des réalisateurs de The eye...

Dans l'oeil de The Eye

 

À l’occasion de la sortie DVD de The Eye le 15 octobre 2008, nous avons rencontré ses réalisateurs, le duo David Moreau / Xavier Palud, qui nous ont fait partager leur expérience hollywoodienne, pour le meilleur et pour le pire.

Vous a t’on proposé d’autres projets à votre arrivée aux Etats-Unis, et pourquoi The Eye plutôt qu’un autre ?
Xavier Palud : On nous a proposé plusieurs films. Celui qui était le plus chaud était La dernière maison sur la gauche, et sinon, on a eu Vacancy qu’on a failli faire…
David Moreau : Motel !
Xavier : C’est devenu Motel ou Mortel je sais pas… Mais à la fin, ça s’est vraiment terminé entre The Eye et La dernière maison sur la gauche. Le problème qu’on avait avec La dernière maison sur la gauche, c’était qu’on nous demandait de faire quelque chose d’extrêmement violent et de radical. Peut-être aussi radical que Gaspar Noé quand il fait Irréversible. Et le problème, c’est qu’on avait pas forcément envie de faire un truc violent, parce que Ils, il y avait très peu de sang et c’est pas ce qui nous intéresse. D’autre part, on s’est dit qu’il y aurait sans doute une frustration puisque pour nous, c’était la vision qu’on avait de ce film.
Du coup The Eye nous semblait parfait. Même si on s’est jamais dit qu’on ferait un jour de ce film-là, le scénario nous a plutôt séduits. C’est un film de point de vue et on voulait expérimenter la vision de quelqu’un qui recouvrait la vue et on s’est dit qu’au travers de ça, un petit peu comme on avait fait sur Ils, puisque c’est aussi un film de point de vue, on allait travailler la peur dans cette idée là. C’était pour nous l’évidence.

Ensuite pour les abrutis comme moi qui ne voient jamais les originaux et se contentent des remakes, pouvez vous parler des différences entre les deux versions ?
David : Non mais d’une part vous n’êtes pas un abruti, enfin j’espère. Nous, nous le sommes par contre. Et en fait, la différence est majeure et en même temps minime. Dans toutes ces histoires-là, les fantômes, les revenants, font vraiment partie de la culture asiatique. Le premier, et le plus gros travail qui influence finalement tous les choix et toutes les importantes décisions qui vont mener à l’œuvre finale, est qu’il faut européaniser, occidentaliser ces croyances qui n’en sont pas chez nous. En Asie, les fantômes, les revenants, font partie inhérente de leur culture. Les gens y croient. Vraiment. Que ce soit le Japon, la Chine, la Thaïlande, la Corée, enfin je vais pas tous les faire mais ils y croient. Et comme ils y croient, les metteurs en scène racontent les histoires à leur public avec cet acquis là, cet acquis de « ils y croient, on va raconter cette histoire ».

Mais quand en Europe ou aux Etats-Unis, on y croit beaucoup moins, ou en tout cas, c’est plus fantasque d’y croire et plus rare ; il faut raconter l’histoire différemment puisqu’il faut la raconter pour des gens qui n’y croient pas. Et des gens qui n’y croient pas, c’est minime si vous voulez, mais ça change tout. Notre parti pris pour ce film était de faire croire au spectateur qu’elle était peut-être folle et que se réapproprier un monde visuel était si violent que les visions qu’elle avait amenaient à se demander si c’était un tour que lui jouait sa tête ou si c’était vrai. Et finalement, ça, ça a été le vrai axe qui est beaucoup moins utilisé, même presque pas utilisé par les frères Pang, puisque dans leur film, dès qu’elle voit, les gens savent qu’elle voit des fantômes et donc finalement, le concept de départ est plus un outil que le sujet de fond. Alors que pour nous, c’était sur ça qu’il fallait travailler.

Avez-vous apporté des modifications au scénario de Sebastian Guttierez qui a écrit le remake ?
Xavier : On a changé 50 à 60% du script. Il y avait une ligne qui était donnée mais le gros changement qu’on a apporté, et c’est sans doute la raison pour laquelle on a été engagés sur ce film, c’est qu’on est venus avec l’idée de recoller la fin au reste de l’histoire. Dans la version d’origine, la dernière scène est vraiment détachée du reste, c’est presque autre chose, et on a essayé de faire en sorte que le film soit un tout et que la fin arrive dans la continuité de l’histoire, et non plus, plus tard…
David : Et aussi, on a changé pas mal de choses au niveau du dialogue. Aux Etats-Unis, ils aiment bien tout surligner. C’est-à-dire que même si quelque chose se passe à l’image, si un personnage le raconte en plus, c’est mieux. Et donc nous, comme on n’est pas très fans de ça, on a essayé de gommer au maximum et finalement, on a été obligé de le rajouter parce qu’on s’est rendu compte que c’était plus malin d’avoir le choix au montage.

Est-ce que l’explosion de la fin qui prend tout l’écran était là pour montrer aux Américains que vous pouviez faire un gros film d’action ?
Xavier : C’est pas du tout ça, c’est que quand vous travaillez pour Cruise/Wagner, ils en veulent toujours plus. Mais dans l’idée, c’était…
David : C’était moins que ça.
Xavier : C’était beaucoup moins que ça. Là, on a l’impression que c’est une bombe nucléaire. Non, mais c’est joli mais bon…

Ca fait bizarre dans un film fantastique.
David : On est d’accord.
Xavier : Mais c’était le même problème sur le film d’origine. Je crois que c’est light à côté. Là, t’as carrément une explosion, mais vraiment atomique, ça souffle tout et c’était donc déjà le problème du film d’origine. Et comme ils aiment toujours avoir l’idée que c’est à peu près pareil, que ça se ressemble pour être sûr que on sait jamais…

Est-ce que vous êtes satisfaits du film et est-il vrai qu’il y a eu 30 minutes de retournées ?
David : Il n’y a jamais eu 30 minutes. Il y a eu ce qu’on appelle des reshoots, et les reshoots sont les choses qu’on aime pas dans le film… Donc, satisfaits, oui et non. Satisfaits de cette expérience ? Oui. Satisfaits du film au final ? Oui et non, parce qu’il n’est pas conforme à ce qu’on voulait qu’il soit, qu’il est trop formaté à notre goût et qu’on aurait aimé quelque chose de plus assumé, de plus particulier et qui aurait fait de ce film, un film, je pense, commercialement déjà, même s’il a pas mal marché, un film…
Xavier : Beaucoup plus efficace sur plein de choses.
David : Ca aurait beaucoup plus foutu les jetons…

Par rapport au DVD en lui-même, la version présentée du film est la même qu’au cinéma ? Il n’y a pas de version Unrated ou de version longue ?
David : Pour l’instant non. Le director’s cut peut-être plus tard.

C’est pour cette raison que les scènes coupées ont disparu alors qu’elles étaient sur le DVD Américain ?
David : Je le savais pas.
Xavier : C’est des scènes qu’on aimait et qui étaient sensées être dans le film…
David : Et qu’ils ont remontées… Les scènes coupées. Ils les ont remontées...
Xavier : Bizarre hein ?
David : Ils les ont remontées par rapport à ce qu’on avait fait pour les pourrir un peu…

Ce matériel-là pourrait donc servir pour une version longue ?
David : On a une version longue ! Je l’ai dans mon lecteur DVD.
Xavier : Mais il y a du boulot quand même dessus, des effets spéciaux, et ça se fait pas comme ça.
David : Ca coûte un peu d’argent.

Et s’ils décident de faire une version plus longue pour que vous puissiez retravailler dessus ?
Xavier : Je sais pas si c’est tellement plus long en fait, mais c’est juste que le film est complètement différent. Ça reste le même film, mais c’est au niveau de l’approche que c’est différent. C’est-à-dire qu’au lieu de vendre Jessica Alba en petite jupe, au soleil, au début, qui a des pouvoirs extrasensoriels, ça démarrait sous la pluie avec elle dans sa salle de concert. On était dans un film beaucoup plus froid. C’est autre chose.

C’est vrai que le début faisait un peu Daredevil.
Xavier : Voilà.

Quelle a été votre implication dans les bonus ? On ne vous y voit pas beaucoup…
David : Ils voulaient pas qu’on y soit en fait, c’est tout simple.

A cause de l’accent français ?
David et Xavier : (rires) Non, non !
David : Parce qu’ils avaient l’impression qu’on allait dire que le film était une merde, et qu’ils nous l’avait volé et que voilà, on était des connards de Français. Je crois que c’est surtout ça.
Xavier : On était l’ennemi pour eux. Je ne sais pas. Ca restera toujours un mystère parce qu’on a toujours été plutôt conciliants et on a été dans le sens de…
David : De trop de choses. Mais voilà, c’est la raison pour laquelle vous avez un producteur exécutif qui répond à notre place. Un producteur exécutif qui d’ailleurs a été embauché pour le making-of, pour répondre aux questions. (rires)
Xavier : En gros, c’est ça. Et nous, ça se cantonne à jouer avec des petites voitures pour préparer une cascade et tout le monde est amusé de voir ça…

Et en plus, vous avez l’air d’avoir peur des petites voitures…
David : Ouais. On passe vraiment pour des cons.

Vous n’êtes donc pas trop fans des bonus qui sont assez courts et peu nombreux ?

David : C’est un peu en réaction par rapport à nous, et du coup c’est pas très intéressant puisqu’ils se sont amputés d’une présence majeure : celle des gens qui ont fait le film... Donc…
Xavier : C’est comme le film en fait. Ils l’ont fait comme ils le voulaient, et donc ils ont fait les bonus comme ils les voulaient. Tout est formaté. Mais dans l’idée c’est plutôt chouette d’avoir plein de trucs sur le DVD. Mais je comprends pas pourquoi il n’y a pas les scènes coupées…
David : Je leur demanderai…
Xavier : C’est peut-être encore une fois par rapport au fait qu’on soit en froid avec eux et ils veulent pas qu’en France des gens redemandent le director’s cut. Parce qu’on a lu sur des forums, des gens qu’ont dit « Putain, c’est dommage, les trucs qu’il y a dans les scènes effacées, pourquoi c’est pas dans le film ? »

Ils se gardent peut-être ça sous le coude pour plus tard.
David : Je sais pas.

Donc le bilan de l’expérience aux USA, question à laquelle vous m’avez plutôt répondu…
Xavier : Plutôt formidable, dans le sens où on a appris énormément de choses.
David : On a appris la politique !
Xavier : Voilà, la politique, tout ça.
David : Pas besoin de faire sciences-po hein, un film aux Etats-Unis, avec Paula Wagner et hop ! Moi, je peux être président de la république, c’est bon. (rires)
Xavier : Mais le seul truc qui finalement est un petit peu triste, c’est que c’est formidable de faire des films là-bas, mais quand on travaille avec un gros studio, là où le fantasme disparaît un tout petit peu, c’est qu’effectivement, il faut faire de la politique.
C’est-à-dire que quand tu es réalisateur, tu dois à la fois faire ton travail de réalisateur, d’auteur, de technicien, et en même temps, toujours la deuxième couche, qui consiste en fait à négocier tout.
A être capable par exemple pour avoir le jean bleu que tu as sur toi là, faut abandonner le t-shirt, (rires), et en fait tu fais croire que le t-shirt tu le détestes pour qu’ils ne regardent pas le jean bleu, tu vois ce que je veux dire ? Ils changent le t-shirt, mais toi t’as gagné ton jean et tu sais que t’en as rien à foutre que le t-shirt soit blanc ou crème.

Faire des concessions…
Xavier : Voilà. Il faut toujours avoir ça en tête quand tu fais un film de studio.

Ensuite, votre avis sur les autres réalisateurs français qui se sont exportés ? Genre Alexandre Aja.
David : Oh, c’est difficile de donner un avis sur nos collègues. Alexandre, il est fort parce qu’il a su s’armer mais en même temps, il a vécu une expérience différente parce que Wes Craven et Marianne Maddalena, qui ont produit son premier film là-bas…
Xavier : Ont fait plus corps avec lui en fait.
David : Ouais, puis Wes Craven avait le producer’s cut, c’est à dire que le studio n’avait rien à dire sur le montage et finalement Alexandre avait, un peu plus comme ça se passe en France, une personne à qui il devait rendre des comptes : son producteur, donc Wes Craven.
Et quand c’est pas le cas, ce qui est souvent le cas, que ce soit pas le producteur qui ait le cut mais le studio ET le producteur, ben y a plus une personne mais quatorze qui donnent leur avis sur tout. Et donc, ça c’est vrai que c’est plus compliqué, mais en même temps, il s’est super bien démerdé parce qu’il a réussi à faire le film qu’il voulait…
Xavier : Je pense que c’est celui aujourd’hui qui s’en sort le mieux parce qu’il a compris le système et il arrive à l’exploiter complètement. Et quand on a bien compris le truc, on arrive à faire les films qu’on veut de plus en plus. Il a fait ce qu’il avait voulu assumer. Il est bridé mais il sait comment contrer le fait d’être bridé, c’est là où il est fort.

Votre point de vue sur le cinéma de genre en France et si les Etats-Unis c’est une façon de faire plus de choses?
David : C’est sûr que c’est une façon de faire plus de choses parce que là-bas, commercialement, ils gagnent de l’argent, et comme ils gagnent de l’argent, ils veulent en gagner plus et donc faire plus ce genre de films. Mais en France, à part un ou deux exemples, tous les films de genre sont faits à perte. Donc les producteurs n’ont pas envie de perdre de l’argent, les chaînes n’ont pas envie de perdre de l’argent, les distributeurs n’ont pas envie de perdre de l’argent, donc c’est plus compliqué de faire ce genre de films.
Xavier : Puis il y a peu de producteurs qui aiment ça. C’est un gros problème.
David : Ouais. Et en contrepartie, ce qui est de temps en temps dommage, c’est qu’il y a des films français qui se formatent à l’américaine alors que finalement l’intérêt et ce qui est marrant à faire aujourd’hui, c’est des films comme Rec, Eden Log de Franck Vestiel, qui sont des assumés. Parce qu’on peut le faire ici. Donc si on fait des films ici, assumons les choses, essayons de les faire les moins violentes possibles, les plus subjectives, essayons de trouver des points de vue qui soient des points de vue forts qu’on ne peut pas faire aux Etats-Unis. Puisque, que ce soit Saw ou Le projet Blair Witch, ils ont été faits en amont sans studio, pour deux balles, avec un petit producteur et un petit réal, qui ont fait ce qu’ils voulaient et qui ont ensuite été récupérés.

Xavier : C’est l’histoire du Sixième Sens aussi. Personne ne voulait le faire et Bruce Willis s’est attaché au projet, ils l’ont fait par eux-mêmes et après ils ont été voir un studio qui a fait « Oh c’est formidable ! » et ils ont distribué le film. Mais tu ne peux pas faire un film aujourd’hui, t’as des règles, tu tournes pas si tu mets pas trois plans par minute, euh à la seconde en l’occurrence, enfin toutes les dix secondes tu vois. C’est très très rare donc si tu leur prouves par A + B que ça peut marcher et que t’arrives avec ton produit fini, là c’est ou ils l’achètent, ou ils l’achètent pas. Une fois que tout est fait, ils trouvent ça formidable tu vois, mais quand t’es dans le processus, si M. Night Shyamalan avait dû le faire avec un studio, ça n’aurait jamais existé. C’est impossible.
David : Et Martyrs, tu crois que ça aurait existé chez Screen Gems? (rires)

Et enfin, avez-vous des projets ?
David : Moi, je viens de finir le script de mon prochain film que je devrais tourner au printemps prochain en France.

Donc vous vous séparez.
David : Ouais, on se sépare. On divorce. Mais on a des projets ensemble puisqu’on produira ensemble le remake de Ils aux Etats-Unis. Là, je pense qu’on a besoin de faire chacun notre truc et qu’après, on est absolument pas contre produire, écrire ensemble, ce sont des choses qu’on envisage. Par contre, co-réaliser, non, ce serait trop étrange après une expérience chacun de notre côté de re-réaliser ensemble. Et toi, tes projets Xav’ ?
Xavier : Et moi je sais pas encore, j’écris des choses, des projets aux Etats-Unis. Je sais pas si je vais repartir sur un film de commande ou faire un film ici, je sais vraiment pas.

Propos recueillis par Nicolas Laquerrière (Paris, Octobre 2008).

 

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