Josiane Balasko est notre cliente...

Abonnée aux sujets inédits (on se souvient de son Gazon maudit, l’histoire d’amour entre deux lesbiennes), Josiane Balasko a écrit et réalisé un des films évènements de la rentrée, Cliente. Entre deux plateaux télé, elle nous a parlé de cette histoire étonnante d’une cliente un peu spéciale, interprétée par Nathalie Baye, qui se lie d’affection pour un gigolo (Eric Caravaca). Sans tabous, Josiane Balasko décrit ses inspirations, sa vision envers ses personnages, ainsi que l’ensemble de son travail, en famille, autour de son oeuvre.

Vous avez d’abord été contrainte à transposer Cliente en livre, faute de financement. Que vous a apporté cette expérience, inédite pour vous, au niveau de la réalisation du film ?

J’ai essayé d’écrire un scénario, qui n’a pas trouvé preneur à l’époque. Je croyais vraiment dans le sujet. Les réactions des gens qui le lisaient et qui étaient contre étaient plutôt positives pour moi car cela voulait dire que le sujet touchait des points sensibles, et qu’il était assez violent pour provoquer ces réactions. J’ai donc voulu communiquer cette histoire pour qu’elle existe, même si ce n’était pas en film.

Je me suis dit qu’une pièce de théâtre ne conviendrait pas, mais par contre je pouvais écrire un livre. Je me suis lancé dans l’écriture romanesque, ce que je n’avais jamais fait avant, et j’ai pu, à partir du scénario, faire vivre mes personnages, comme dans n’importe quel roman. À sa sortie, il a trouvé non seulement le public, mais aussi les critiques et s’est vendu à 100,000 exemplaires. Ensuite, effectivement, cela m’a permis de trouver des producteurs –moins frileux, et plus jeunes- qui étaient partants pour l’aventure.

Au final, le fait de passer par le livre m’a permis de découvrir l’écriture romanesque et de l’apprécier – j’ai écrit un autre livre ("Parano Express") depuis. Et puis cela permet aussi d’approfondir les personnages, de prendre le temps de réfléchir à toutes les situations possibles, c’est plutôt positif !

Pour quelles raisons avez-vous décidé d’aborder ce sujet ?

Trouver un sujet original et intéressant, ce n’est pas facile au cinéma, beaucoup de choses ont déjà été racontées. Quand je commence à chercher une idée, je me dis, « qu’est-ce que j’ai envie de raconter ?». C’est vrai que j’écris beaucoup pour des personnages féminins - pas que pour elles bien sûr – et je voulais voir ce qui n’avait pas forcément été raconté au niveau des sujets quotidiens, il ne s’agissait pas de faire de la science-fiction.

Je suis tombé un jour sur un article sur des sites d’escorts en Angleterre, et je me suis demandé s’il y avait la même chose en France. J’ai vu sur Internet qu’il y avait effectivement des sites d’escorts français, et puis des sites personnels. S’il y a une offre, il y a une demande. Voilà comment m’est venue l’idée de raconter l’histoire d’une femme cliente de ce genre de services. À partir de cette situation de départ, il faut faire en sorte que les personnages soient les plus originaux possibles. Donc ma cliente est devenue une femme qui n’en a pas besoin, qui le fait par choix, qui a de l’argent, indépendante et non frustrée. Mon escort est un garçon qui fait cela en plus, pour faire vivre sa famille, en le cachant à sa femme.

Justement, au niveau du personnage de Marco (alias Patrick), malgré la justification qu’il aide sa famille, n’a-t-il pas également un petit côté pervers ?

Mon personnage est gentil, je l’ai voulu le plus gentil possible. Patrick, ou Marco, a une vie tout à fait normale, mais hélas, ce qui est de plus en plus répandu dans les classes moyennes, il n’a pas beaucoup de fric. Il est au chômage, son jeune couple n’a pas la possibilité d’être indépendant. Il fait des chantiers, mais cela ne suffit pas.

M’auriez-vous fait la même remarque si mon héros dealait ? Vous auriez dit, « non c’est normal, c’est un dealer. » Lui, il prend moins de risques, il ne deale pas de poison, il vend son corps. Alors effectivement, pour les bonnes mœurs, c’est un petit peu choquant. Mais ce n’est pas du tout par perversion, il a eu une occasion, et il s’est dit, « pourquoi pas ? J’arrive très bien à séduire des femmes, elles me payent, et l’argent fait vivre la famille. » Pour moi il n’y a aucune perversité là-dedans.

Mais Marco, contrairement à un dealer, prend du plaisir dans ce qu’il fait, au sens propre et figuré du terme…

Moi aussi je prends beaucoup de plaisir dans ce que je fais par exemple. Tout comme vous dans votre métier je présume. Je pense qu’au final, beaucoup de gens prennent, dieu merci, du plaisir et aiment ce qu’ils font. Marco prend du plaisir, mais il culpabilise : la preuve, c’est qu’il se cache, personne ne le sait. Il se rachète finalement en offrant des cadeaux, en se disant que ce qu’il fait permet à des gens d’être mieux, sa femme peut ainsi payer ses traites… Mais bon, effectivement, il a un métier où il prend plus de plaisir qu’une prostituée du bois de Boulogne.

Le ton change dramatiquement au milieu du film. On passe vraiment de la comédie légère à un sujet beaucoup plus grave. Vous en étiez consciente ?

Ce sont les personnages qui vous dictent ce qu’ils font. Quand on se met à écrire, même si on rajoute parfois de l’humour dans les moments un peu graves, au bout d’un moment on se dit qu’on ne peut pas traiter cela comme de la comédie. Selon ce qu’il se passe avant ou après, si l’on reste dans l’aspect comique, cela sonnera faux. C’est la vérité des personnages qui vous montre comment travailler et écrire.

Quand j’ai tourné le film, toutes ces scènes, de rupture ou d’abandon, devaient être réalistes. A l’arrivée, je suis dans mon film depuis tellement longtemps que je n’ai plus le recul pour éprouver les sensations que va ressentir un spectateur, je peux juste les présumer et éventuellement les anticiper. J’ai donc été étonnée de voir qu’il y avait beaucoup d’émotions, surtout dans la deuxième moitié.

Ce mélange de comédie dramatique, avec un sujet assez sensible, peut faire penser au film de Billy Wilder LA GARÇONNIERE. Vous a-t-il, ainsi que d’autres réalisateurs, inspiré pour Cliente ?

Ma source d’inspiration, pour moi, c’est plutôt Bertrand Blier, qui a toujours pris des sujets vraiment limites, même s’il les traite d’une manière beaucoup plus violente, plus masculine. Et puis il y a le cinéma italien, des années 50 à 70, un des plus riches cinémas du monde, où l’on prenait des sujets sociaux, des sujets graves, pour en faire des comédies. Mais effectivement, LA GARÇONNIERE, c’est l’histoire terrible d’un type qui vend son âme pour gagner des galons. C’est un film génial, où Jack Lemmon va faire pratiquement du proxénétisme en prêtant sa chambre pour que ses patrons puissent retrouver leurs petites amies.

Vous vous retrouvez plus dans le personnage de Judith, la cliente, ou dans celui que vous incarnez, sa soeur Irène ?

Je suis un petit peu Judith, dans le sens où je suis assez lucide et indépendante comme elle. Je ne veux pas de maître (rires). Mais je suis aussi très romantique comme le personnage que j’incarne, je crois au grand amour, et je suis du genre à attendre le prince charmant. Enfin, maintenant je ne l’attends plus, puisque je l’ai trouvé !

Lorsque votre personnage rencontre son prince charmant, elle part habiter aux Etats-Unis, ce pays symbolisant en quelque sorte un renouveau, une nouvelle page de sa vie. C’est pourtant une vision assez rare des Etats-Unis dans le cinéma français d’aujourd’hui.

(rires) Parce que les gens ne connaissent que New York et les grandes villes, et que j’ai la chance de connaître les Etats-Unis de l’intérieur. Pour moi, partir avec l’Indien Jim dans une réserve, c’est une vie très particulière. Cela veut dire qu’elle l’aime vraiment, qu’elle abandonne la société de consommation qui est la sienne, pour aller vers une vie qui n’est pas forcément glamour – malgré les grands espaces et les paysages magnifiques. Mais c’est vrai, j’adore les Etats-Unis.

DJ Kore, qui a composé la musique originale, donne un caractère très moderne au film, surtout grâce aux chansons de rap. C’est la raison pour laquelle vous l’avez choisi ?

Quand j’ai commencé à travailler sur la dernière version du scénario, je ne savais pas encore ce que j’allais choisir comme musique. J’ai même demandé à la production de m’envoyer toutes les B.O. des films qui étaient sortis dans l’année, et plus j’écoutais, plus je me disais : « non, c’est trop illustratif, c’est vieux, c’est déjà fait, pas mauvais mais bon… » Et puis, grâce à mon engagement envers Cachan et les sans-papiers, j’ai été amenée à rencontrer beaucoup de rappeurs dont DJ Kore. Il a composé la musique, tandis que le jeune rappeur HAS a écrit et interprété les chansons de rap. J’avais envie de faire deux styles de musique, un qui correspondrait à la cliente dans les beaux quartiers, et un à Marco dans la banlieue.

Et HAS fait partie de votre famille, non ?

Il fait partie de ma famille par extension (rires). C’est quelqu’un que j’ai connu très jeune, et envers qui j’ai beaucoup d’amitié et d’admiration parce qu’il écrit très bien. J’avais complètement confiance en sa manière d’écrire, et avec Kore , ils ont vraiment fait quelque chose de bien.

Votre fille (Marilou Berry) et votre mari (George Aguilar) jouent aussi dans le film. Le cinéma est-il devenu pour vous une affaire de famille ?

Dans ce film-là, oui. C’est normal, ma fille est une excellente actrice. Dieu merci, elle a commencé sa carrière sans moi en montrant vraiment à tout le monde qu’elle pouvait être drôle et émouvante, autant au cinéma qu’au théâtre. Cela aurait été dommage de se priver d’un talent pareil pour incarner Karine qui est un vrai personnage de comédie, rigolo, haut en couleur.

George Aguilar, mon mari, est acteur puisqu’il a joué entre autres dans BAGDAD CAFE aux Etats-Unis. Quand j’ai écrit le scénario, j’ai naturellement pensé à un personnage comme lui, afin qu’Irène tombe amoureuse de quelqu’un à l’opposé de ce qu’elle attend. Elle espère rencontrer un intellectuel, un savant, avec un bagage universitaire énorme. Au final elle tombe amoureuse au premier regard d’un type qui travaille dans un show de western, qui monte à cheval et qui est Indien. Dans l’imaginaire, il représente la liberté, l’authenticité, les grands espaces, tout le contraire de ce qu’elle imaginait.

Dans la scène où les clientes du salon de coiffure se confient et racontent leurs malheurs, on pourrait penser que vous avez quand même une toute petite dent contre la gente masculine.

Peut-être parce que vous êtes jeune. (rires) Mais non, pas spécialement, la preuve c’est que le personnage de Marco est gentil et adorable. Il se fait manipuler et devient une victime, il n’est pas du tout un salaud. Effectivement, pour moi, le salon de coiffure, c’est la place du marché africain, tout le monde raconte ses misères. Ces femmes qui se font coiffer en arrivent à parler de leur vie, de leur conjoint. Et puis, c’est vrai que je connais plus de femmes de cinquante ans seules ou plaquées qu’encore mariées.

Pour en revenir au passage du roman au scénario, vous avez donc écrit un autre livre, "Parano Express". Comptez-vous renouveler l’expérience ?

Je ne sais pas. "Parano Express" est tellement différent. Ce n’est pas un livre sur les relations psychologiques, c’est plutôt une fable où un type va perdre tout d’un coup tout ce qui fait ses repères, et il va être entraîné dans une espèce de cauchemar comique, donc je ne sais pas. Si je trouve l’acteur, peut être.

Et vous, finalement, de quoi êtes-vous cliente ?

Je suis cliente des salles des ventes. (rires) J’adore aller dans les salles des ventes, j’adore l’ambiance, les gens qui font des enchères. J’adore cette espèce de loterie où l’on risque de gagner, on ne part jamais sans rien, si l’on paye. J’adore aussi les librairies et les bijouteries. J’aime bien voir des bijoux… Et en porter éventuellement !

Propos recueillis par Nicolas Ferminet (Paris, septembre 2008)

 

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