Meryl Streep, diablesse en Prada à Deauville !

Diaboliquement détestable dans l’adaptation du célèbre best-seller de Lauren Weisberger, l’incroyable Meryl Streep était à Deauville pour présenter Le Diable s’habille en Prada, phamplet acidulé sur l’enfer de la mode (et du journalisme). Amour, gloire et beauté… Laissez-vous guider !

La femme de pouvoir qui, peut-être, sommeillait en vous s’est-elle réveillée grâce à ce rôle ?
(Rire) J’adorerais que l’on frémisse au moindre froncement de sourcils, ou que l’on obéisse au simple son de ma voix, mais croyez-moi, ce n’est pas le cas ! Je suis très différente de Miranda, et nullement une femme de pouvoir. Miranda est une femme d’affaires, efficace : elle veut des résultats, et les obtient ! Moi, je fais un film, et j’espère… Je ne produis pas de films, je n’ai aucune influence sur l’industrie du cinéma. On s’imagine que les acteurs ou actrices ont un quelconque pouvoir, mais c’est faux. Sauf si vos films rapportent des milliards, et encore… Je suis parfois perçue comme une « éminence grise » par ma profession mais mon seul pouvoir réside dans le choix de mes rôles et dans ma façon de les interpréter.

Pourquoi avoir choisi ce rôle de rédactrice de mode tyrannique ?
J’ai d’abord adoré le scénario, un des mieux écrits qu’il m’ait été donné de recevoir récemment, et les idées très précises qu’avait David Frankel sur Miranda et son univers. J’ai aussi voulu m’amuser avec ce personnage : une femme moins dure qu’excessive dans sa quête de l’excellence, une femme dont j’ai désiré montrer les failles et la fragilité sous ses dehors tyranniques.

Comment vous êtes vous préparée à incarner un tel personnage ?
On a dit que Miranda était une caricature de Anna Wintour, la célèbre rédactrice en chef du Vogue américain. Cela est vrai dans le livre de Lauren Weisberger, qui fut son assistante. Mais je ne connaissais pas Anna Wintour, et je voulais surtout prendre un vrai plaisir à créer ce personnage. Je me suis inspirée de certains hommes de pouvoir – plus nombreux que les femmes ! - , j’ai lu le journal intime de Diana Vreeland (rédactrice en chef du Vogue américain de 1962 à 1971) et emprunté à Liz Tiberis (rédactrice du Harper’s Bazaar, aujourd’hui décédée) sa couleur de cheveux. J’ai également revu le documentaire Unzipped sur le styliste Isaac Mizrahi, produit par Nina Santisi, une de mes amies qui était alors son bras droit. Je me suis un peu inspirée de tout cela… et beaucoup amusée !

Vous êtes magnifiquement habillée dans ce film. Vous intéressiez- vous au monde de la mode avant ce tournage ?
Pas vraiment, j’avoue ! Bien sûr, il y a des exceptions ponctuelles, lorsque je dois m’habiller pour certaines cérémonies. La mode ne me fascine pas tellement. Ce qui m’a intéressée, c’est d’incarner une femme de pouvoir, une meneuse, un leader. Je sais d’expérience que les gens ont peur des femmes de pouvoir : c’est très dérangeant, à un niveau très profond et inconscient. Elles sont diabolisées, perçues comme des dragons. Je trouvais donc passionnant de comprendre, à travers Miranda, le genre de vie qu’elles mènent, d’explorer la vie d’une femme qui a de vraies responsabilités et qui doit répondre à des actionnaires, car la mode est avant tout un business.

Croyez-vous au diable ? Et serait-il une femme comme le titre semble l’indiquer ?
(Pause) Disons que dans le monde d’aujourd’hui, les pires actes, appelez-les diaboliques si vous voulez, ne sont pas commis par des femmes.

Un personnage dit que si Miranda était un homme, on dirait qu’il "assure". Mais puisqu’il s’agit d’une femme, c’est un monstre. Pensez- vous qu’il en soit toujours ainsi, dans tous les milieux ?
Je répondrai en vous citant une scène du film, qui serait très banale si Miranda avait été un homme. Elle doit choisir entre divers vêtement et accessoires pour le numéro de printemps de "Runway", et rejette tout d’un bloc : non, non, et non. Elle finit sur un « oui » suivi d’un « Ah, enfin, quelqu’un qui travaille, ici ! ». On a tous eu des patrons au « non » lapidaire, et qui, derrière leur bureau, jugent un dossier, un produit. Ils claquent des doigts, « oui », « non », et assument leur fonction. Aux Etats-Unis, on appelle ça des executive decisions ». Miranda sait qu’elle est lapidaire, mais elle comprend aussi l’humour de la situation, et en joue, je crois. Finalement, ce n’est pas le comportement qui dérange, c’est le fait que ces décisions soient prises par une femme.

S’agit-il alors d’un film « féministe » ?
(Rires) Je crois qu’à travers Andy, ce film parle avant tout de choix de vie. Doit-on tout sacrifier pour son travail ? Comment garder le respect de soi ? Faut-il accepter un job qui vous bouffe la vie, 24 h sur 24 ? Tout n’est-il fonction que de réussite et de résultats ? Les hommes sont aujourd’hui victimes de ce système qu’ils ont pourtant mis en place : même chez eux, ils sont au téléphone, sur internet.
Si ce film marche si bien aux Etats-Unis, c’est qu’il touche tout le monde, hommes et femmes. Cette culture du travail, si dominante autrefois, est aujourd’hui plus contestée. Elle est subie plus que désirée. Il s’agit aujourd’hui de donner un sens à sa vie.

La scène du pull bleu de Andy, comme produit d’un système. Le monologue de Miranda n’est-il pas le reflet de notre société à laquelle personne n’échappe ? Ce film va-t-il, paradoxalement, pousser à la consommation ?
Je ne crois pas à l’influence des films, sinon j’obligerais mes enfants à voir tous ceux qui me plaisent et qui pourraient les faire grandir, humainement (rires). Mais je suis heureuse que vous mentionniez cette scène, car j’en ai eu l’idée. Je voulais montrer que l’industrie - et nous tous ! - étions au fond complices de cette consommation effrénée. Que nous sommes tous pris dans les tentacules de la mondialisation, sans en être vraiment conscients. C’était important pour moi d’insister, à travers ce dialogue, sur l’aspect financier du monde de la mode. La mode est un business comme les autres. Personne n’est vraiment immune, ou innocent : nous contribuons tous à cette surenchère boulimique, à cette société de consommation.

Mais il ne faut pas oublier le caractère drôle, ludique de la mode ! J’ai 3 filles qui passent leur temps devant le miroir, qui adorent la mode : elles associent leur look, leur allure, à leur devenir. Parce qu’elles sont encore jeunes, elles pensent que le contrôle de l’apparence extérieure leur permet d’avoir un certain contrôle sur leur vie, en quelque sorte. C’est tout le propos du marketing, d’ailleurs : avoir plutôt qu’être, créer chaque année de nouvelles envies, de nouveaux besoins d’une saison à l’autre. Plus c’est cher, et plus cela nous valorise : on sait toutes qu’avec une nouvelle paire de bottes –hors de prix de préférence-, on est les reines du monde… pour 24 heures ! Ce qui est pervers, dans cette culture du paraître, c’est que les très jeunes filles se sentent mal dans leur peau si elles ne sont pas assez minces, assez riches, ou assez branchées sans les « bonnes » chaussures, les « bons » sacs, les « bons » accessoires. Avec l’âge, on se rend compte que tout cela est vain, et je suis sûre que mes filles s’en rendront compte… un jour ! (rires)

Miranda s’abrite derrière ses vêtements comme derrière une cuirasse. À l’exception d’une scène où on la découvre abattue, sans maquillage. Auriez-vous accepté ce rôle sans cette scène clef ?
Cette scène ne figurait pas dans le scénario original. Mais après avoir discuté avec David Frankel, nous avons décidé ensemble d’inclure une scène qui montre Miranda « côté coulisses ». Nous avons tous tendance à ne voir que l’aspect public de nos leaders, de nos chefs politiques. Nous évitons de les imaginer dans leur vie privée, avec leurs faiblesses. J’ai voulu qu’on aperçoive la détresse de Miranda, l’être humain derrière la façade. Montrer son humanité était essentiel pour moi. Il ne s’agissait ni d’éprouver de la sympathie pour elle, ni de l’empathie d’ailleurs. Mais je ne voulais pas qu’on la juge seulement d’après des actes, je voulais aussi qu’on la voit, elle. Miranda, brillante, dure, excessive… et seule.

A.M. (26 septembre 2006)

 

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