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2001 : l’Odyssée de l’espace, au-delà de tout

Par sa singularité, « 2001 : l’Odyssée de l’espace » laisse les débats à son sujet ouverts, un demi-siècle après sa sortie en salles. De nouveau projeté cet été, on ne se lasse pas d’explorer ses innovations, de s’engager encore dans ce périple où se découvre un discours visionnaire et à la portée exceptionnelle.

50 ans après, le monument 2001 : l’Odyssée de l’espace n’a rien perdu de sa force. Se demander s’il a d’une manière ou d’une autre vieilli, revient directement à tomber dans son piège, son énigme, dans ses hallucinations où la raison s’immisce mais se retrouve vite dépourvue. Epopée lyrique, film expérimental, innovation technique majeure, il résiste à une catégorisation stricte.

A l’occasion de sa ressortie en 70mm et 4K, il faut le voir, vivre ou revivre l’expérience, pour glaner encore quelques éléments de compréhension. Toujours ardu, car c’est dans le chef d’oeuvre esthétique que développe un discours très ambitieux sur la nature humaine, et non pas dans les dialogues ou la narration essentiellement classique. 2001 : l’Odyssée de l’espace est d’une prétention folle, et, alignement heureux des planètes, il se montre à la hauteur.

2001, une histoire de frontières

En étudiant la filmographie de Stanley Kubrick, on peut constater qu’il y a toujours une histoire, une intrigue, que ces films sont tous des fictions de cinéma. A bien des égards, le réalisateur de Spartacus (1960) et de Full Metal Jacket (1987) est un maître classique. 2001 est différent car il représente une progression majeure dans les différents domaines de l’art, et sans doute bien au-delà. Nous sommes en 1968, la fièvre révolutionnaire fait sauter les carcans et les artistes se donnent toutes les libertés.

Pourtant, le film présente des similitudes avec la forme classique du récit : il y a quatre parties distinctes, il est clairement question d’une épopée avec ses héros, et il y a dans son écriture et ses images de la grandeur, du spectacle. Formellement, l’œuvre de Kubrick va très loin, et on s’accordera quelques redites : la transition entre l’os et le vaisseau, la musique de Strauss et de Ligety, les intérieurs circulaires du vaisseau et les entrailles de Hal. Le soin apporté à la vraisemblance scientifique, à chaque détail de chaque costume …

Tout est très beau, et l’Académie le perçoit en lui remettant en 1968 l’Oscar des meilleurs FX, plus trois nominations : meilleur réalisateur, meilleur scénario, meilleure direction artistique.

Kubrick stupéfie le monde du cinéma, et montre qu’on peut faire de la science-fiction autrement qu’avec des décors en carton-pâte et des marionnettes grotesques filmés jusque là dans des situations d’autres genres : polar, film de guerre ou d’aventure. En un film, le réalisateur américain ouvre un nouveau champ pour la science-fiction et les ambitions globales du cinéma.

2001 :  l’Odyssée de l’espace, seul au monde

Là où Kubrick fait une différence, c’est qu’il compte sur cet univers pour aborder le sujet le plus important, et le plus risible s’il n’est pas adressé sérieusement : qui sommes-nous ? D’où venons-nous et où allons-nous ? Ce sujet, le plus casse-gueule possible, seul Kubrick est parvenu à en tirer un film aussi total.

Scorsese avait ces mots, en 2001, à propos de l’oeuvre de Kubrick.

Regarder un film de Kubrick, c’est comme regarder le sommet d’une montagne depuis la vallée. On se demande comment quelqu’un a pu monter si haut.

On peut aller plus loin, et considérer que dans la chaîne montagneuse que forme sa filmographie, 2001 est le sommet le plus élevé. Invisible parce que trop haut et inaccessible parce que trop viscéral, trop pur, chaotique et originel. Une véritable montagne tueuse. Aux dires plus ou moins francs de Christopher Nolan (Interstellar), mais objectivement factuel : il ne faut même pas essayer.

L’histoire cyclique de l’humanité

La première séquence montre la découverte de la technologie, et le premier mécanisme : la percussion. En même temps que les premiers humains découvrent l’instrument, ils découvrent l’usage de la violence. Cette séquence a tout d’un film de guerre entre deux clans, autour d’un point d’eau. Endroit vital, disputé, et finalement conquis par le clan qui a appris à utiliser les segments osseux comme armes.

La célèbre transition vers l’espace est si sensationnelle qu’on oublie que l’analogie entre l’os et le vaisseau spatial est incomplète. Alors que la caméra s’installe dans la navette pour la deuxième séquence, elle se focalise sur un stylo en apesanteur. Ce n’est donc pas seulement de l’os au vaisseau, mais de l’os au vaisseau et du vaisseau au stylo.

Dans cette deuxième séquence, on voit le Dr Floyd en plein échange ambigu avec ses homologues russes. Kubrick récite parfaitement l’humanité, de son origine à son point culminant de civilisation. Il garde d’un point à l’autre la constante de l’affrontement. On ne fracasse plus de crânes avec des massues, mais on utilise une panoplie d’autres instruments pour s’affronter. De l’os au stylo, de la bestialité à la finesse. L’enjeu de la réunion officielle qui suit est de définir le discours à apporter concernant le monolithe découvert sur la Lune. Proche d’une découverte fondamentale, il va falloir un nouvel esprit, un autre discours. 

Avec ses technologies de pointe, l’humain est comme retombé en enfance. Il doit apprendre, dans l’espace, à se déplacer, à manger et à faire ses besoins. Et plus que tout, il doit, de nouveau, réapprendre à communiquer. Kubrick va alors reculer encore son point de vue pour embrasser plus largement. Le dialogue humain étant saisi, cerné, il faut maintenant voir ce qu’il y a par ailleurs, autre que nous, et comment s’y adresser.

Regarder plus loin

Déroulement logique, le dialogue devient celui de l’homme et de la machine. La problématique reste la même. Comment interagir, réussir à établir le dialogue ? Dans cette partie, la question de la sensation est centrale : les astronautes semblent eux-mêmes peu pourvus en émotion, et ne savent quoi penser de Hal. Ressent-il quelque chose ? La peur, le danger ? Pense-t-il par lui-même ? La mise en scène de cette séquence, dans tous ses détails et ses mouvements, est parfaite. Cette partie illustre le mieux l’innovation concernant la photographie et les effets spéciaux. C’est aussi le sujet de la séquence, l’existence d’une technologie à l’intelligence supérieure qui prive l’humain du contrôle de sa destinée. Son souci du réalisme et la confrontation entre l’homme et la machine en font la référence absolue dans la manière de filmer l’espace.

La dernière partie est la plus métaphysique des quatre. La plus discutée aussi, du fait de la radicalité de sa mise en scène, entre trip psychédélique et aparté expérimental dans des intérieurs indéterminés. Il faut comprendre la démarche de l’auteur : ce voyage vers une autre forme de conscience se termine nécessairement en liberté maximale, dans un chaos de sensations. Cette licence autorise donc à jouer avec la géométrie, les lumières et les sons, le temps, les époques. Le détachement des formes académiques a été progressive, pour mettre en place ce dialogue purement métaphysique entre l’astronaute Bowman et son/ses existence(s), dans une situation où tous les repères spatiaux et temporels sont abolis.

L’hommage au genre humain

Dans 2001, cette idée multidimensionnelle est complexe. Elle tendrait à se résoudre par le questionnement, au sens antique, ou par l’élan vital chez les modernes, mais sans se définir strictement. Qu’est-ce qui pousse l’humain à cette perpétuelle aventure ? C’est le monolithe, le pourquoi de l’existence, la quête de sens. Une idée insaisissable mais néanmoins féconde.

Le philosophe Descartes écrit dans ses Méditations Métaphysiques que nous ne pouvons pas réellement penser l’existence divine, car cette existence parfaite et infinie n’est pas saisissable par nos esprits imparfaits et finis. Kubrick arrive ici au même point, avec un discours sensoriel excédant, largement, la plus stricte rigueur du plus haut raisonnement. Avec 2001, le cinéaste fait ainsi preuve d’une grande prétention. Mais cette prétention est de prouver à l’humanité qu’elle est supérieurement sensible, et que cette sensibilité est la clé de sa plus haute conscience.

Soutenir qu’il est le meilleur film de tous les temps serait, paradoxalement, le réduire. Aimer ou pas ce long-métrage, le noter, est finalement hors de propos. 2001 est un hommage à l’humanité dans sa dimension intelligente, dans sa capacité à être sensible, ému, touché et transcendé. Le film de Stanley Kubrick peut sembler ennuyeux, spectaculaire mais angoissant, prétentieux et abscons. Ou alors génial en tout point. Ces différentes appréciations n’ont pas grande importance, parce que l’ambition de 2001 : l’Odyssée de l’espace n’est pas de plaire. Elle est de s’inscrire dans la mémoire collective comme une des plus grandes œuvres d’art de l’histoire.

 

2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, ressortie en salle le 13 juin 2018. ci-dessus la bande-annonce.

50 ans après, le monument 2001 : l'Odyssée de l'espace n’a rien perdu de sa force. Se demander s’il a d’une manière ou d’une autre vieilli, revient directement à tomber dans son piège, son énigme, dans ses hallucinations où la raison s’immisce mais se retrouve vite dépourvue. Epopée lyrique, film expérimental, innovation technique majeure, il résiste à une catégorisation stricte. A l'occasion de sa ressortie en 70mm et 4K, il faut le voir, vivre ou revivre l'expérience, pour glaner encore quelques éléments de compréhension. Toujours ardu, car c'est dans le chef d'oeuvre esthétique que développe un discours très ambitieux sur…

Note de la rédaction

Premier de la classe

Premier de la classe

L'année 2001 est loin derrière nous, et pourtant le film de Stanley Kubrick en offre une vision qui nous dépasse encore. 2001 : l'Odyssée de l'espace est une "singularité", une oeuvre esthétique et philosophique de premier plan. Un chef d'oeuvre absolu, et insurmontable.

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