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9 Doigts : l’ésotérisme creux de F. J. Ossang

Sur le papier, tout est excitant : cinéma plastique à tendance expérimentale, casting alléchant (avec le trio Bonnard, Hamy, Ulliel) et un synopsis qui nous promet mondes obscurs et merveilles étranges. Hélas, le trouble et les effets de « 9 Doigts » se révèlent peu à peu comme un voile dissimulant une vacuité abyssale.

« Tu as acheté un ticket d’entrée pour la mort… Regarde-la bien en face ! ». Cette réplique, prononcée par Kurtz à Magloire au début de 9 Doigts, semble avertir le spectateur qui achètera son billet pour aller se fondre dans les rangées de son cinéma. Dans le noir profond, du film comme de la salle, face à l’âpreté du film de Frédéric-Jacques Ossang, artiste musicien, plasticien et littéraire touche-à-tout derrière ce prêchi-prêcha obscur, plus vraiment d’échappatoire : maintenant, il faut subir. Car derrière la volonté claire et nette de son auteur d’explorer les tréfonds brumeux d’un cinéma dévitalisé, se cache un véritable besoin d’assommer, d’engourdir pour mieux marteler au spectateur la tentative expérimentale du projet. Tentative qui ne manque pas, malgré une ambition indéniable, de sombrer en eaux troubles.

L’incertitude narrative

Magloire, un homme en fuite, semble poursuivi par la bande à Kurtz, des vilains mystérieux à mi-chemin entre gangsters ratés et punks errants. Après avoir été capturé par ces derniers, Magloire est contraint de les aider à effectuer le braquage d’une grande demeure gardée par des chiens. Le braquage tourne mal et après avoir récupéré un butin secret dans les fourrés d’une jungle dont on ne saurait décrire l’allure, ils décident de prendre la fuite à bord d’un cargo de misère. Au cours du voyage, les hommes de Kurz et Magloire apprendront qu’ils sont désormais les victimes d’un étrange complot.

Le noir et blanc du film, sa plasticité assumée et son ésotérisme de tout instant rappelle l’excursion fantasmagorique de Bertrand Mandico, Les Garçons sauvages, son premier long-métrage sorti le mois dernier. Pourtant, même s’il y est aussi question d’un voyage en bateau et, pour les garçons de Ossang, de se repentir des méfaits auxquels ils semblent être condamnés (le rapt, le vol, la truanderie en général), toute sensation est ici mortifère dès lors qu’elle se fond dans la mélasse de l’hasardeux récit qui compose le film. L’expérimentation formelle permanente de 9 Doigts ne nous a pas contaminé : au contraire de celle de Mandico, celle-ci dégage comme une odeur de soufre.

Les élucubrations écolo-nébuleuses du film, ses continents de déchets et ses obscures contaminations, garnissent un pot-pourri d’idées jetées ici et là sans forcément de rapport visible. Prises une par une, elles sont intéressantes, mystérieuses et nous appellent vers l’inconnu. Mises bout à bout, c’est vers un ennui profond qu’elles nous tirent inexorablement. Il faut en effet voir les tentatives formelles et narratives ratées s’enchaîner pour être, au final, le témoin de sa propre apathie. Passée la découverte des premières séquences, il devient très vite difficile de se passionner pour un tel enchaînement d’ésotérisme de comptoir.

Plastique en toc

Même son de cloche pour le casting du film, pourtant très prometteur sur le papier. Celui-ci réunissait pourtant la crème des jeunes acteurs français (le penchant masculin du casting magnifique des Garçons sauvages, là où, encore une fois, les films se répondent) : Damien Bonnard, Paul Hamy et Gaspard Ulliel. À eux trois, ils ne parviennent pas à sauver le film du naufrage. On les sent perdus, hébétés face à la vacuité d’un projet qui, à force de vouloir nous désorienter, se désoriente lui-même. À l’image de Gaspard Ulliel, campant un improbable docteur, qui fait une apparition éclair dans le film et dont la prestation est aussi anecdotique que le rôle en lui-même. Celle de Paul Hamy et de Damien Bonnard est encore plus embarrassante : pendant plus d’une heure et demi, ces deux là se révèlent soit piètres comédiens, soit très mal dirigés. On se met à douter.

Au fond, on ne peut pas vraiment conseiller 9 Doigts à qui que ce soit. Même les amateurs de bizarreries et de séances d’hypnose collectives n’y trouveront pas tout à fait leur compte. Les pistes expérimentales sont lancées de manière si aléatoires au fil du film qu’elles finissent par se fondre dans l’idée que se fait F.J. Ossang de son propre projet. À savoir un film qui se veut si mystique qu’il en devient vide. Là est toute la difficulté face à un cinéma, dit « de la plasticité » : celle de savoir, en toutes circonstances, remplir ses ornements virtuoses de matière organique, de substance viscérale, ou même, qui sait, d’une part de rêve. Les Garçons sauvages débordait de tout cela. 9 Doigts en est dénué. C’est bien le problème.

 

9 Doigts de F. J. Ossang, en salle le 21 mars 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

« Tu as acheté un ticket d'entrée pour la mort... Regarde-la bien en face ! ». Cette réplique, prononcée par Kurtz à Magloire au début de 9 Doigts, semble avertir le spectateur qui achètera son billet pour aller se fondre dans les rangées de son cinéma. Dans le noir profond, du film comme de la salle, face à l’âpreté du film de Frédéric-Jacques Ossang, artiste musicien, plasticien et littéraire touche-à-tout derrière ce prêchi-prêcha obscur, plus vraiment d’échappatoire : maintenant, il faut subir. Car derrière la volonté claire et nette de son auteur d’explorer les tréfonds brumeux d’un cinéma dévitalisé, se cache un véritable besoin…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

Touche le fond

F.J. Ossang s’est empêtré dans un bourbier où se confondent mystère et obscurantisme démonstratif. « 9 Doigts » se veut étrange, mystique et punk, mais sonne complètement creux.

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