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90’s : l’essai transformé de Jonah Hill

CRITIQUE / AVIS FILM – « 90’s », première réalisation de Jonah Hill, est un film de jeunesse, oscillant avec style entre le drame adolescent et la chronique socio-culturelle. Son réalisateur, acteur star mais jeune auteur en quête de reconnaissance, réussit haut la main l’exercice périlleux d’un premier film très attendu.

90’s, la première réalisation de Jonah Hill, démonstration d’un vrai savoir-faire, s’ouvre et se clôt sur des séquences brutales. Le néo-réalisateur suit Stevie (Sunny Suljic), jeune garçon insouciant mais un peu perdu entre un frère névrosé et violent, une mère de bonne volonté mais plutôt absente, et surtout guidé par cette envie de grandir, d’intégrer la bande de skateurs cool du quartier, d’écouter du hip-hop… Dans les premières minutes, Stevie explore la chambre de son grand frère, malgré l’interdiction formelle, et rêve devant les posters, la collection de cassettes audio et d’albums de rap, de hip-hop. C’est beau, agréablement nostalgique, on est à L.A. et il fait chaud.

Cette introduction furtive et risquée dans le monde de l’adolescence se finit, pour Sunny, la tête violemment cognée. Peut-on y voir le double de cinéma de Jonah Hill, acteur hollywoodien superstar, s’infiltrant sur le terrain adulte et miné de la réalisation ? Bien entendu.

Sunny dans la chambre de son frère, c’est Jonah Hill admirant les grands réalisateurs qui l’ont dirigé. Va-t-il oser ? Va-t-il se jeter dans ce nouveau monde, celui des « grands » ? Avec quelques éclats mais sans excès, assurant avec maîtrise une chronique de jeunesse qui n’en demandait pas tant, 90’s est une magnifique « fausse » première fois, tant il est réussi.

Il était, une première fois, les 90’s

C’est pourtant le privilège des premières fois : la question de savoir si c’était bien ou réussi ne se pose pas. Une première fois est drôle, terrible, hésitante, ou hors sujet. Une première fois, au mieux, pose une vague perspective, ce peut encore être un magma, c’est en tout cas un début.

Jonah Hill, et sa bande de tout jeunes acteurs, inexpérimentés pour la plupart, ont cette fraîcheur. Que ce soit Stevie, ou Ray (Na-Kel Smith, incroyable de charisme), le réalisateur a projeté un peu de sa jeunesse dans ces personnages. Jonah Hill, comme tous les enfants, a rêvé d’intégrer la bande des « grands », les grands frères, les beaux gosses du quartier, ceux qui savent ce qui va arriver quand on a 13 ans. Pour lui, pour eux, enfants des nineties, ce sera donc le hip-hop, le skateboard, cette culture underground insouciante et joyeuse, sans agressivité, simplement émaillée de petites infractions.

Logique, imparable, encore fallait-il le mettre en image et en musique. Sur sa mise en scène, comme sur sa bande originale, 90’s est parfait. En empruntant les codes des vidéos de skate (caméra qui skate aussi, prises de vue à hauteur de genoux, effet fisheye), et en reprenant aussi un usage clipesque de la musique, Jonah Hill réussit parfaitement la plongée dans cette époque. On sent l’influence MTV de l’époque, mais cette influence est sublimée par un montage apaisé, sans nervosité, sans urgence. 

La musique témoigne particulièrement de la touche personnelle de Jonah Hill. The Pharcyde, Cypress Hill, Mobb Deep, Raekwon, … c’est un vrai régal pour les connaisseurs du genre. Et c’est dans cette composition musicale experte de 90’s qu’apparaît à la fois la grande qualité et le petit problème du film.

Une recherche impatiente de la maturité

Une des séquences les plus réussies du film montre Stevie et ses copains arriver en soirée, ils sont des petites célébrités, ils sont cool, c’est l’insouciance adolescente dans toute sa splendeur. La caméra suit Stevie avant de virevolter sur d’autres, et s’accompagne du morceau d’Herbie Hancock, Watermelon Man. La problématique s’illustre dans cette séquence, et dans le choix de ce morceau très « adulte » : Jonah Hill a de la hauteur, peut-être un peu trop. Son corpus de références est exemplaire, et la fougue de son film est bridée par sa prudence narrative et sa grande maîtrise esthétique. Cependant, la maîtrise ne doit pas être a priori synonyme de correction, ou de tenue.

Dans ce film qui s’inspire du geste de Larry Clark dans Kids, et où semble aussi, logiquement, rôder le fantôme d’Harmony Korine, Jonah Hill a choisi plus de sagesse. Il s’épargne ainsi les excès parfois grossiers de Larry Clark, et 90’s, pour tout ce qu’il peut avoir de profondément sexuel, n’est jamais voyeur, racoleur, ou condescendant. Cette première perte de l’innocence, éprouvée dans des situations classiques (se battre, éviter la police, découvrir la sexualité, s’accidenter en voiture), est en effet une défloraison générale. Une première pour Stevie, une première pour Jonah, mais celui-ci y a appliqué une recette, au mépris du fait que les premières fois doivent être sans règles ni contraintes.

90’s, un premier tour de piste prudent

Pour Stevie et ses camarades d’adolescence, les destins sont différents, ils s’individualisent progressivement, au point que la tristesse de l’avenir pointe son nez assez tôt. Chacun a son plan, plus ou moins libre, plus ou moins conscient de son déterminisme aussi. Un sera une star du skateboard, un autre essaiera une grande université, d’autres n’y pensent qu’à peine.

Ainsi, la violence, la soif de liberté, et les développements potentiellement orgiaques inhérents à cette culture underground, sont intelligemment remis aux silences et au mal-être de Lucas Hedges. Celui-ci incarne le grand frère de Sunny, absolument bouleversant dans ce rôle secondaire mais très important. Ils sont aussi remis, parfois de manière plus hésitante, à des ellipses, ou à des dialogues interrompus où sous le cool recherché se distinguent des fêlures, de l’effroi enfantin.

Des endroits mentaux, des endroits de cinéma aussi, que le jeune réalisateur a choisi de ne pas mettre dans le champ de sa caméra. Faire du skateboard, c’est se casser la figure et s’égratigner les genoux, c’est prendre des risques. Jonah Hill, avec 90’s, en prend finalement très peu, et c’est le seul petit regret qu’on peut légitimement retirer du film.

Presque trop parfait, le film de Jonah Hill manque d’engagement

Jonah Hill aurait pu, pour sa première œuvre en tant qu’auteur et réalisateur, s’emmener vers un film plus surprenant, plus osé, pour marquer le coup. Mais, malgré son statut de film indépendant, de « petit » film destiné à cartonner dans les festivals, 90’s est un film très accompli, mesuré, étudié, à qui il manque finalement un peu de la folie et de la liberté de son sujet. C’est ainsi un film éminemment personnel, parce qu’il est à l’image de son auteur : très doué, se forçant à l’humilité, s’excusant presque d’être là.

Il y a donc ce paradoxe, celui d’avoir fait un film ambitieux et généreux, mais volontairement humble, sans avoir la prétention de tout casser. Il y a beaucoup de choses dans 90’s : le mal-être adolescent dans une famille modeste, la musique, le skateboard, l’amitié, la sexualité, la violence… En 1h25, c’est un tour de force de réunir avec cohérence ces thématiques dans un film. D’autant plus que, très réussi, il recherche cependant, encore et avec une grande émotion, sa place et son style.

90’s, un film de Jonah Hill. En salles le 24 avril 2019Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

90's, la première réalisation de Jonah Hill, démonstration d’un vrai savoir-faire, s’ouvre et se clôt sur des séquences brutales. Le néo-réalisateur suit Stevie (Sunny Suljic), jeune garçon insouciant mais un peu perdu entre un frère névrosé et violent, une mère de bonne volonté mais plutôt absente, et surtout guidé par cette envie de grandir, d’intégrer la bande de skateurs cool du quartier, d’écouter du hip-hop… Dans les premières minutes, Stevie explore la chambre de son grand frère, malgré l’interdiction formelle, et rêve devant les posters, la collection de cassettes audio et d’albums de rap, de hip-hop. C’est beau, agréablement nostalgique,…

Conclusion

Note de la rédaction

Pour sa première réalisation, Jonah Hill s'aventure avec une réussite exemplaire dans une chronique adolescente, à la fois tendre et experte sur les sujets que "90's" évoque. Plutôt que de viser la performance, l'acteur et maintenant réalisateur s'applique à réussir objectivement un premier film personnel. Et en y parvenant sans effort apparent, se crée aussi un petit manque à gagner en folie et en personnalité, dans ce film par ailleurs brillant et particulièrement bien fabriqué.

Note spectateur : Sois le premier !

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