À plein temps : filmer la course du monde et du présent

À plein temps : filmer la course du monde et du présent

CRITIQUE / AVIS FILM - "À plein temps" d'Éric Gravel, avec Laure Calamy dans une de ses plus belles performances, raconte le monde réel sur le mode du thriller, embarquant le spectateur dans une course effrénée pour survivre. Un film brillant, magistralement écrit, mis en scène et interprété.

À plein temps : courir pour ralentir le temps

Il arrive parfois qu'un scénariste et réalisateur trouve l'accord idéal entre son sujet, sa mise en scène et son interprète. Un accord parfait qui permet de sortir alors son film du genre où on le rangerait a priori. Un accord qui en fait un objet aux contours mouvants et à même de faire naître mille émotions. C'est ainsi dans cette catégorie rare et précieuse qu'on peut placer À plein temps, deuxième long-métrage du réalisateur franco-québécois Éric Gravel après Crash Test Aglaé. Il est par ailleurs le troisième premier rôle pour Laure Calamy après Antoinette dans les Cévennes et Une femme du monde.

À plein temps
Julie (Laure Calamy) - À plein temps ©Haut et Court

Dans À plein temps, on suit Julie. Une mère célibataire qui élève seule ses deux enfants, qui vit à une bonne distance de Paris où elle travaille en tant que femme de ménage dans un grand hôtel. On apprend assez rapidement que ce n'est pas son premier métier. En effet, elle cherche à tout prix le temps de passer des entretiens pour reprendre le cours d'une carrière mise entre parenthèses pour s'occuper de ses enfants.

Ses journées sont longues, défilant à un rythme infernal. Sur une ligne de crête, proche du burn out dans une société qui elle-même craque de tous les côtés, Julie va-t-elle s'en sortir ?

Un survival social de très haut vol

À plein temps est le portrait d'une femme et un discours critique sur la société contemporaine. Mais il est avant tout une expérience sensorielle. Le film s'ouvre sur le souffle et la peau de Julie, au plus proche du personnage, et on n'en décollera pas. Une sensation d'apaisement et de calme se dégage, avant de laisser place à un train fou, lancé à pleine vitesse, qui ne laissera au personnage comme au spectateur aucun repos.

Filmé comme un thriller, À plein temps est haletant. On retient son souffle et on est hypnotisé par les courses de Julie dans les rues de Paris, ses talons qui claquent sur le bitume, sa respiration devenue saccadée.

À plein temps
Julie (Laure Calamy) - À plein temps ©Haut et Court

Julie tient sa vie et celle de ses enfants à bout de bras, avec une telle force qu'on dirait même qu'elle tient ainsi le monde. On trouvera sans doute une comparaison plus rigoureuse - bien qu'À plein temps transcende son genre -, mais on se sentirait presque collée à elle comme à Jason Bourne dans l'exceptionnelle séquence de la gare de Waterloo de La Vengeance dans la peau.

Il y a en effet des vies en jeu, un futur à atteindre, Julie est une guerrière qui lutte sans aucun répit, sans se plaindre ni attribuer ses difficultés à d'autres. Les choix qu'elle a faits avant, ceux qu'elle fait au présent, ne sont pas jugés parce qu'ils relèvent alors de la survie pure et simple.

Le récit d'un monde gangréné par son obsession de la performance

À plein temps se passe au présent, et seul le présent existe dans ce récit exemplaire de la gestion du suspense. La voiture va-t-elle démarrer ? Julie va-t-elle perdre son emploi avant d'en trouver un autre ? Parviendra-t-elle à avoir son RER à temps ? Parce que si on ne réussit pas ce temps réel, alors il n'y aura pas de futur...

"Le temps c'est de l'argent". Ce principe hautement cynique est au coeur du film. Éric Gravel place son portrait d'une femme exceptionnelle de courage et de détermination sur fond d'un mouvement social qui paralyse l'Île-de-France. Les grèves et les mouvements sociaux sont montrés sans aucun misérabilisme ni volonté de se positionner. À plein temps se concentre sur la lutte quotidienne de Julie, loin des enjeux sociaux et politiques globaux, et ce faisant livre de cet état collectif d'épuisement une peinture très juste, à la bonne distance.

Quelque chose est cassé dans notre monde, son moteur s'est définitivement emballé et laisse les individus sur le bas-côté, ou sur des quais de gares où les trains n'arrivent plus. Il faut être ponctuel, il faut faire les lits au millimètre, il faut gagner de l'argent et coucher les enfants à l'heure, il faut être présentable et aimable en toutes circonstances. Dans le monde d'À plein temps, la liberté et le contrôle du temps sont ainsi des concepts très abstraits.

À plein temps
À plein temps ©Haut et Court

Laure Calamy, nouvelle masterclass

À plein temps a été présenté dans la section Orrizonti de la 78e Mostra de Venise. Et il y a été distingué de deux prix, celui de la Meilleure mise en scène et celui de la Meilleure actrice. Une double récompense qui signifie ainsi que la performance de l'actrice n'a pas "mangé" celle du film. Ce qui peut parfois arriver, et ce qui était en partie le cas dans Une femme du monde.

Faire exister entièrement son personnage et entièrement son environnement est une gageure, surtout quand l'environnement est à "enjeux". L'actrice, qu'on a trop souvent réduite à sa pétillance, se balance ici entre la lumière et les ténèbres, passant du sourire à la peine avec la même aisance. Auteure d'une magnifique et techniquement monstrueuse performance, Laure Calamy prend ainsi toute la lumière. Mais elle la fait rejaillir sur les autres personnages et dimensions du film, un mérite qu'elle partage avec l'écriture du metteur en scène.

À plein temps
Julie (Laure Calamy) - À plein temps ©Haut et Court

Elle est aussi bien la mère de famille que la femme de ménage, la diplômée d'hautes études de marketing que la voisine sympathique, enfin la femme qui trouvera peut-être le temps d'aimer et de l'être.

Symbole de la perfection du geste d'Éric Gravel, une scène de la deuxième partie se distingue. Un plan fixe sur Julie au bord d'un quai, et le terrifiant bruit d'un train qui arrive. Il n'y a aucun mouvement mais la sensation ressentie est vertigineuse. Que va-t-il se passer ? On va au cinéma pour être ainsi surpris, dérangés, inquiétés, stimulés, nourris d'inconnu. C'est ce que fait À plein temps. Et il le fait magistralement.

À plein temps d'Éric Gravel, en salles le 16 mars 2022. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

Conclusion

Note de la rédaction

"À plein temps" raconte sur le mode du thriller et du survival une course effrénée pour s'inscrire et exister dans un monde à la complexité hostile. Laure Calamy, en guerrière infatigable, y tient peut-être son plus beau rôle, brillamment filmée par Éric Gravel, réalisateur franco-québécois qu'on va suivre attentivement. À voir sans hésiter.

Note spectateur : Sois le premier