BAC Nord : un polar d'action plus réussi que le bruit tout autour

BAC Nord : un polar d'action plus réussi que le bruit tout autour

CRITIQUE/AVIS FILM : Disqualifié d'une critique objective à cause d'une suspicion d'idéologie fascisante, "BAC Nord" ne mérite pas ce procès d'intention, tant ce bon polar d'action n'avait pas du tout l'intention d'être une chronique sociale ou un film judiciaire. Ça conduit vite, ça frappe fort, ça bouge et ça crie dans tous le sens, mais au risque peut-être de livrer un drame à la subtilité trop faible...

À lire tout ce qui est écrit sur BAC Nord depuis sa présentation au Festival de Cannes 2021, on ne trouve pas beaucoup de vocabulaire du cinéma. Trop de droite, fasciste, voyeur, complaisant à l'égard de flics corrompus... Il aura fallu une intervention maladroite - douée d'un fond pertinent mais d'une formulation caricaturale - d'un journaliste irlandais lors de la conférence de presse du film à Cannes, pour que les critiques s'arrêtent à la reprise de la qualification du film de Cédric Jimenez de "tract pour l'élection de Marine Le Pen". Argument avancé parmi d'autres  : nous sommes en année pré-électorale. Difficile cependant à faire valoir pour un film qui a été produit en 2019, avec une sortie initialement prévue fin 2020, loin d'une élection présidentielle et avant les dernières décisions judiciaires concernant les faits réels dont BAC Nord s'inspire. Erreur de contexte, comme aussi chercher une comparaison entre une situation française et irlandaise, d'autant plus qu'ici c'est pas la capitale, c'est Marseille bébé.

BAC Nord, course-poursuite dans un champ de mines

Le fond du propos est néanmoins légitime et intéressant : il faut examiner les différents portraits dressés, ceux des flics, ceux des voyous, celui de Marseille. Sont-ils soignés et complets ? Quelle est l'intention, comment est sa réalisation ? Des clichés ? Peut-être. À qui la faute ? Cédric Jimenez en écrivant et réalisant son film ? Un public venu chercher une démarche idéologique ? Le comité de sélection cannois qui a présenté un film qui ne correspond peut-être pas aux critères de performance exigés par le Festival ? Étrange que dans un festival où s'affichent tant de films à la matière politique et sociale évidente le "débat" doive se faire sur BAC Nord, dont la représentation politique et sociale est passive. Cette représentation existe, de fait, mais si l'on dit d'elle qu'elle "trahit" une vision du réalisateur, c'est bien qu'elle existe par défaut. Ce qui ne l'exonère en rien de ce qu'elle juge du monde, mais ce qui aurait dû éviter à BAC Nord d'être observé comme un film à charge politique intentionnelle. Parce que BAC Nord est un film qui dans ce qu'il a de bon est un film régi par le mouvement et l'action, physique pour les acteurs et visuelle pour la mise en scène, et que cette intention occupe la réalisation au point que tout le reste, et c'est dommage, tend fort à l'anecdotique. Ne perdons pas nos forces à hurler au loup là où il n'est pas.

Le procès qui est fait à BAC Nord est un symptôme du mal du siècle, un mal ordinaire : on coupe, on tronque, on interprète selon ce qu'on veut trouver, on voit uniquement ce qu'on veut voir, on préjuge et finalement on raconte n'importe quoi. Le contexte ? Peu importe. L'intention des auteurs ? Très peu importe. Les polars français, les bons comme les mauvais, inspirés de faits réels ou non, passent pourtant rarement à la grille d'analyse politique. De Melville à Marchal, en passant par Arcady, Audiard, voire Rochant, on dit tout à loisir mais jamais rien sur leur portée politique. Existe-t-il un niveau esthétique qui abolit toute matière politique ? Peut-être, sûrement, quand on constate que beaucoup du cinéma d'auteur régulièrement célébré, construit sur des drames bourgeois souvent conservateurs et complètement hors sol (n'est-ce pas aussi une définition d'être à droite que de ne pas se soucier de politique ?), ne soulève aucune remarque sur leur représentation politique et sociale.

BAC Nord
BAC Nord ©StudioCanal

On peut donc considérer que BAC Nord vient de payer arbitrairement pour une somme de griefs légitimes, de rancœurs et de mauvaises passions aussi, enfin pour la peinture constante des quartiers nord de Marseille en ultime cercle de l'Enfer, qui est faite par le cinéma comme par les médias d'information qui égrènent la tragique liste des règlements de comptes qui y surviennent quasiment chaque semaine, et ce depuis des années.

BAC Nord paye aussi son report dû à la crise sanitaire, au prix fort. Initialement, le film devait sortir au cinéma le 23 décembre 2020, soit quelques temps après Bronx d'Olivier Marchal, autre polar marseillais qui, bloqué par la crise sanitaire, est sorti sur Netflix le 30 octobre. Ce dernier a-t-il reçu des critiques vis-à-vis de son fond politique, de son virilisme assumé, de son conservatisme à tout crin et de son enracinement dans un cinéma qui a tendance à glorifier par la tragédie les flics et leur brutalité ? Non. Ce n'était apparemment pas le sujet, et malgré que ce ne devrait logiquement pas l'être pour BAC Nord, le film de Cédric Jimenez semble ainsi payer pour tous les autres.

Un film d'action très efficace et bien interprété

C'est donc dommage de ne pas réussir à regarder BAC Nord comme ce qu'il est : un polar librement inspiré de faits réels, versé dans une action tendue puis spectaculaire, et plutôt bien rythmé. BAC Nord explique dès le début comment l'aventure se finit, ce qui invite à se concentrer sur les rouages dramatiques de la descente aux enfers de trois flics de la BAC des quartiers Nord de Marseille, Greg (Gilles Lellouche), Antoine (François Civil) et Yassine (Karim Leklou). Sommés d'apporter des résultats sur des objectifs très élevés, il leur manque un tuyau pour faire tomber un gros point de deal. Et pour obtenir ce tuyau, ils vont avec l'autorisation de leur supérieur - qui changera ensuite d'avis pour un troisième acte très bancal -, enfreindre la loi afin de récupérer une quantité importante de résine de cannabis pour l'échanger contre le fameux tuyau. Si le film évacue d'emblée l'aspect thriller, il prend plus de temps pour évacuer ce qu'il n'est pas non plus : un film procédural, un western flics/voyous, et même un policier : il n'y a que très peu d'investigations visibles dans BAC Nord.

N'en déplaise à ceux qui veulent à tout prix voir en BAC Nord une invitation à raser les quartiers Nord de Marseille, le long-métrage de Cédric Jimenez est un très bon film d'action, et un polar au déroulé passable. On retient évidemment la longue séquence d'intervention très intense et immersive et une introduction convenue mais emballante dans sa mise en scène. Pour l'aspect polar, seulement passable, parce qu'il n'est pas bien articulé. Il y a en effet une erreur dans la construction et la narration de l'intrigue qui entretient une confusion. Greg, Antoine et Yassine, confrontés à des objectifs irréalisables au regard des moyens qui leur sont fournis, tombent dans l'illégalité pour parvenir aux fins de leur hiérarchie : parvenir à démanteler un important point de deal. Inspiré de faits réels connus et documentés survenus en 2012, le film se présente donc d'abord comme le récit d'une corruption puis d'un abandon de ces fonctionnaires par l'institution. Problème, on ne verra que très peu et très mal cette institution présentée comme antagoniste.

Bac Nord
BAC Nord ©StudioCanal

On les verra surtout eux, les trois flics que les trois comédiens interprètent bien, accompagnés par Nora (Adèle Exarchopoulos) et Amel (Kenza Fortas). Mais alors que Greg, Antoine et "Yass" sont bien caractérisés - le désabusé et solitaire, le chien fou et sympathique, le carriériste et futur père de famille - Nora et Amel sont réduites à la partie très congrue de l'émotion et de l'intrigue du film. En réalité, tous les autres personnages ne sont qu'à peine esquissés, et c'est très dommage.

Au prix de la subtilité du drame

Guerre des services, trahisons individuelles, carriérisme et management, alors que Cédric Jimenez pouvait traiter ces aspects, il choisit au contraire de placer l'action et la violence de BAC Nord entre l'équipage de la BAC et les dealers qui tiennent les cités Nord. Erreur, car on ne verra pas vraiment ceux-là, on ne connaîtra ni leurs noms ni leurs visages. Alors que la représentation des quartiers Nord de Marseille aurait dû être un développement collatéral de la mission impossible ordonnée par le supérieur des trois flics (Cyril Lecomte), Bac Nord choisit de s'inscrire pleinement dans la mise en scène du spectaculaire plutôt que dans les dilemmes moraux de ses protagonistes. Là où Cédric Jimenez se mélange les pinceaux, c'est en ne donnant pas suite au "démerdez-vous" laconique de l'institution policière à ses individus qui, plutôt premier degré dans leur conception du monde, se démerdent donc hors du cadre légal. À partir de là, isolés, clandestins et sans de nouveaux rapports avec l'institution, le danger représenté dans ce drame par les quartiers nord prend mécaniquement de l'importance. Mais il n'est pas développé pour autant. Il y a donc une forme de vide autour du trio, qui occupe ensemble ou chacun la quasi-totalité des plans du film.

BAC Nord
BAC Nord ©StudioCanal

Comme dans Sicario, seuls les protagonistes de BAC Nord sont donc caractérisés. Les antagonistes théoriques sont absents, ce sont l'institution les supérieurs de l'équipe de la BAC, et les antagonistes en pratique sont purement figuratifs, c'est la foule de voyous et de dealers menaçants et armés qui défendent leur point de deal. Mais à la différence de Sicario qui mettait magistralement en scène le poison de la violence et la dramatique hégémonie américaine au travers de trois personnages duplices et subtilement développés, BAC Nord se rate sur la conduite de son intrigue en se laissant seulement aller à sa mise en scène spectaculaire. Si les trois acteurs jouent bien leur rôle, ils s'étiolent à mesure que le film avance, pour ensuite descendre de son point culminant dans une troisième partie ratée où ne reste effectivement qu'une faible matière à plaindre le trio - qui n'a pas volé ce qui lui arrive. Il fallait montrer les adversaires de ceux-là pour obtenir du recul, un point de vue différent pour comprendre alors la complexité de la situation, et ce n'est malheureusement pas fait. BAC Nord n'est pas un mauvais film, loin de là, mais son drame humain l'est peut-être.

C'est ainsi là le grand défaut défaut du film, cet antagonisme si brouillon qu'il en est inexistant, et dans lequel on peut s'engouffrer pour critiquer l'apparente complaisance de l'auteur à l'égard de ces flics corrompus qui prennent les mauvaises décisions. Plutôt que de relever l'absence d'un véritable antagonisme dans le film, il était donc plus facile de critiquer son protagonisme et qualifier le film de pro-flics, ce que BAC Nord n'est tout simplement pas. Pas pro, pas anti, simplement et malheureusement indécis dès qu'on sort du genre de l'action où le film est de très bonne tenue.

BAC Nord, le 18 août au cinéma. La bande-annonce ci-dessus. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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