Belfast : le petit miracle de Kenneth Branagh

Un drame poignant

Belfast : le petit miracle de Kenneth Branagh

CRITIQUE / AVIS FILM - Après deux adaptations d'Agatha Christie figées et noyées dans le formol, Kenneth Branagh change de registre avec le drame "Belfast". Un retour inespéré d'un cinéaste qui n'a pas été aussi inspiré depuis très longtemps, et auquel la simplicité va bien mieux que les grosses machines datées.

Belfast : Kenneth Branagh explore son passé

Depuis plus d'une décennie, la carrière de cinéaste de Kenneth Branagh n'est pas la plus réjouissante. Après le pâle remake Le Limier - Sleuth, le réalisateur a contribué à l'établissement du MCU avec Thor, s'est essayé au film d'espionnage basé sur l'oeuvre de Tom Clancy avec The Ryan Initiative et a ouvert le bal des adaptations live Disney avec Cendrillon.

Spécialiste des transpositions à l'écran des pièces de William Shakespeare, il s'est par ailleurs orienté vers les intrigues d'Agatha Christie avec Le Crime de l'Orient-Express et Mort sur le Nil, histoire de renforcer son expertise dans le cabotinage en se laissant pousser l'épaisse moustache d'Hercule Poirot. L'apogée de cette filmographie fourre-tout d'un yes man surproductif est probablement l'interminable et insipide Artemis Fowl, qui a semble-t-il écourté le parcours cinématographique d'un héros de la littérature jeunesse.

Dans ce marasme surgit Belfast. Un projet extrêmement personnel auquel Kenneth Branagh songe depuis cinq décennies, avec lequel il retrace son enfance dans la capitale nord-irlandaise. Le long-métrage raconte le quotidien de Buddy (Jude Hill), garçon d'une dizaine d'années qui grandit au milieu des affrontements entre catholiques et protestants, en 1969.

Belfast
Belfast ©Universal Pictures

Son père (Jamie Dornan) multiplie les allers-retours en Angleterre pour travailler et propose à sa mère (Caitríona Balfe) de déménager. Mais cette dernière ne quitterait Belfast pour rien au monde. Buddy non plus, qui ne peut vivre sans sa grand-mère (Judi Dench) et son grand-père (Ciarán Hinds), ni sa camarade de classe Catherine (Olive Tennant), avec laquelle il se voit déjà passer le restant de ses jours.

L'enfance préservée

Avec Belfast, Kenneth Branagh reste proche des planches qu'il aime tant, puisqu'il concentre son récit sur quelques rues de la ville et sur des décors redondants. Des lieux dans lesquels Buddy joue, court, fait des bêtises, échange avec ses proches et assiste à des scènes trop grandes et trop violentes pour lui. Un cadre théâtral qui n'empêche pas les idées de mise en scène, à l'image de cette scène d'introduction qui se place à sa hauteur alors que des hommes viennent mettre le feu dans son quartier.

Kenneth Branagh filme le conflit à son échelle, se concentre sur ses incompréhensions et sa peur. Des craintes qui n'éclipsent jamais la joie de cet enfant préservé et rassuré par des proches profondément bienveillants. Les conversations remplies de traits d'esprit avec ses grands-parents sont un régal, souvent très drôles, tandis que les moments de vie avec ses parents témoignent d'un amour capable de faire oublier tout le reste.

Belfast
Belfast ©Universal Pictures

Le réalisateur estompe volontairement la dureté des événements sans pour autant l'occulter. Si les adultes font tout pour que Buddy n'y soit pas confronté, le petit malin la comprend en écoutant les autres parler, à commencer par ses parents en proie à un dilemme : continuer de vivre dans un endroit dangereux mais qu'ils chérissent, ou partir en prenant le risque de ne pas être accepté ailleurs. Mais ce qui prime dans le film reste l'insouciance d'un garçon qui, même dans les instants les plus tourmentés, parvient à faire rire le spectateur et à l'émouvoir par sa candeur. C'est par exemple le cas lorsqu'il se retrouve dans une salle obscure, les yeux écarquillés face à la magie colorée de l'écran de cinéma dans lequel il pourrait presque tomber.

Une mise en scène soignée

La couleur éclatante des longs-métrages que Buddy découvre comme Chitty Chitty Bang Bang ne contraste pas vraiment avec le noir et blanc soyeux et lisse que Kenneth Branagh utilise pour représenter son univers. Si la composition des plans est souvent très élégante, elle est trop appuyée pour faire oublier l'intention au profit de l'émotion.

En ce sens, Belfast souffre des mêmes problèmes que Le Crime de l'Orient-Express et Mort sur le Nil, dans la mesure où les artifices sont toujours visibles et où l'absence d'authenticité de décors reconstruits saute aux yeux. Alors que le sujet du film lui permettait de lorgner vers un traitement visuel se rapprochant de La Route au tabac ou Les Raisins de la colère, le cinéaste opte pour un noir et blanc léché qui donne un aspect factice à l'ensemble, le rapprochant plutôt des récents Mank et Clair-Obscur.

Un parti pris qui renforce là encore l'aspect théâtral du drame, pour lequel Kenneth Branagh voulait une esthétique "glamour" afin de retranscrire la perception d'un enfant où "tout est plus beau que nature". Un choix discutable mais qui n'altère pas le plaisir que procure ce long-métrage à la fois doux et grave. Nettement plus sincère que les précédents projets de son réalisateur, Belfast fait renaître envers lui un intérêt qui s'était dissipé depuis des années.

Belfast de Kenneth Branagh, en salles le 2 mars 2022. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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