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Burning : partition pour une frontière qui brûle

Huit ans après le Prix du scénario pour « Poetry », Lee Chang-Dong revient en compétition cette année pour tenter de figurer au palmarès. Son « Burning » met en place un triangle amoureux fait de soupçons et d’hésitations.

Burning de Lee Chang-dong est un film ambigu. Comme ses précédents films, le cinéaste coréen dispose, en adaptant la nouvelle Les Granges brûlées d’Haruki Murakami, d’un drame flirtant avec le thriller et le polar paranoïaque. Il le frôle parfois, s’en rapproche souvent, mais n’y plonge jamais complètement. Cette disposition de son cinéma, basé sur les non-dits et les ambiguïtés de genre, renvoie à celui du personnage principal de Burning : Jong-soo (Yoo Ah-in), déstabilisé par l’intrusion de Ben (Steven Yeun) entre lui et Hae-mi (Jeon Jong-seo), une amie d’enfance retrouvée par hasard et qu’il aime plus ou moins en secret. Alors que Jong-soo, après avoir couché avec elle, a dû nourrir son chat en son absence, Hae-mi revient accompagnée d’un énigmatique playboy, Ben donc, rencontré durant son séjour au Kenya.

Se noue ainsi très vite une relation triangulaire compliquée et malaisante. Ben est beau, a confiance en lui et est très riche. Quand il n’est pas au volant de sa Porsche, il écoute du jazz dans sa luxueuse maison. Jong-soo, agacé, n’a de son côté pas grand-chose en magasin : une camionnette délabrée, pas de travail et un seul petit veau, dernière bête de la ferme familiale depuis que son père s’est retrouvé embarqué dans un procès suite à l’agression d’un policier. Hae-mi, elle, est plutôt du côté de Ben étant donné que Jong-soo est devenu, depuis l’arrivée de ce troisième larron, froid et plutôt distant. C’est quand Ben confie à Jong-soo son habitude de mettre le feu à des serres, qu’il considère comme inutiles au pays, que ce dernier, déjà méfiant vis-à-vis de Ben, va commencer à le soupçonner de manipuler Hae-mi et d’être à l’origine de sa soudaine disparition.

Fantasmer l’action

Jong-soo est un aspirant écrivain et va très vite délirer une rocambolesque histoire d’enlèvement, de meurtre, voyant en Ben un pervers narcissique psychotique. Derrière cette histoire de polar paranoïaque qui reste concentré, justement, sur les soupçons plus que sur les révélations (qui ne viendront jamais vraiment), Lee Chang-dong signe peut-être l’un de ses plus beaux films. Aussi l’un des plus énigmatiques. Au bout de 2h30 d’inquiétude et de silence, la tension narrative, même exprimée, même exorcisée, reste en suspens. Plonge-t-on dans le délire de Jong-soo, qui, en panne d’inspiration, cherche à tout prix un sujet pour son premier roman, encore au stade « de l’ébauche » selon ses dires ?

À cette question, on ne pourra répondre. Reste que Lee Chang-dong, avec Burning, tisse en filigrane une incroyable personnification de son pays divisé. Depuis la partition de la Corée en 1945, le pays a été, au Sud, séduit par le capitalisme occidental. Dans Burning, c’est Hae-mi qui tombe dans les bras de Ben, dont le prénom, typiquement américain et la puissance économique viriliste (à la fois riche et matérialisme), n’est pas anodin. De l’autre côté, au Nord, on est resté dans la paysannerie, on divague dans la paranoïa et l’on doit subir les railleries et le mépris du monde. Dans Burning, c’est Jong-soo, issu d’une famille de fermiers, qui habite près de la frontière nord-coréenne, entendant au loin les messages de propagande du régime et qui va essayer d’empêcher la Corée capitaliste (Ben) de se débarrasser de sa propre ruralité (les serres brûlées que Jong-soo surveille chaque matin).

Les sirènes de l’Occident

Si la métaphore dichotomique Nord/Sud est récurrente au sein du cinéma sud-coréen et reste, en cela, assez peu originale, son traitement, en toile de fond, est lui d’une finesse remarquable. Si les traits sont, au départ, grossis (Jong-soo, paysan qui fantasme un complot contre lui, face à Ben, provocateur fortuné, et Hae-mi cédant aux attraits de ce dernier), le développement de la situation historique du pays par le prisme du triangle amoureux fait mouche. La scène, sublime, où Hae-mi danse nue au crépuscule, alors que flotte le drapeau sud-coréen en arrière-plan, nous dit tout de cette peur d’une apocalypse à venir et du climat de paranoïa générale qui pèse sur les consciences du pays. Hae-mi se sent plus libre qu’au début du film, où elle incarnait une danseuse peu motivée, car elle revient d’un voyage à l’autre bout du monde.

La dernière séquence, en incandescence, exprime quant à elle une inquiétude profonde : celle de voir, malgré les bonnes relations publiques ou les arrangements diplomatiques (les deux dirigeants coréens s’étant tout récemment rencontrés pour la première fois depuis la division du pays), la frontière brûler. Il ne faudra en effet pas oublier qu’il y a seulement quelques mois, « Rocket Man » balançait encore des missiles balistiques au dessus de ses voisins. Après un reportage sur le chômage massif de la jeunesse sud-coréenne diffusé sur la télévision de Jong-soo, la figure inquiétante de Donald Trump, qui joue avec le feu comme Ben s’amuse de la perdition de Jong-soo, sera là pour nous rappeler qu’un pays divisé ne peut qu’être proche de l’embrasement.

 

Burning de Lee Chang-dong, présenté en compétition officielle à Cannes, en salle le 28 août 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

Burning de Lee Chang-dong est un film ambigu. Comme ses précédents films, le cinéaste coréen dispose, en adaptant la nouvelle Les Granges brûlées d'Haruki Murakami, d'un drame flirtant avec le thriller et le polar paranoïaque. Il le frôle parfois, s’en rapproche souvent, mais n’y plonge jamais complètement. Cette disposition de son cinéma, basé sur les non-dits et les ambiguïtés de genre, renvoie à celui du personnage principal de Burning : Jong-soo (Yoo Ah-in), déstabilisé par l’intrusion de Ben (Steven Yeun) entre lui et Hae-mi (Jeon Jong-seo), une amie d’enfance retrouvée par hasard et qu’il aime plus ou moins en secret. Alors que Jong-soo,…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

Premier de la classe

Avec « Burning », Lee Chang-dong met en place un thriller dramatique aussi ambigu que retors en multipliant les fausses pistes. Le portrait, dessiné en creux, d'une Corée morcelée où les individus, isolés de leur famille, fantasment des sorties de secours, est également saisissant.

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