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Capharnaüm : Nadine Labaki filme un Liban à l’abandon

CRITIQUE FILM – En mai dernier, la réalisatrice libanaise Nadine Labaki repartait du Festival de Cannes avec un Prix du Jury dans la poche. Le film qui lui a valu cette récompense est « Capharnaüm », l’une des sensations de cette dernière édition dont tout le monde a parlé. Découvrez ci-dessous notre critique.

Qualifié de « coup de poing » ou détenteur de l’étiquette « choc » que l’on attribue à tort et à travers dès que l’on se sent un poil bousculé sur notre fauteuil, Capharnaüm est de la trempe des films sociaux qui s’efforcent de parler du monde, « d’en donner des nouvelles » comme le veut la formule.

Pour y parvenir et dresser le portrait d’un Liban en perdition, Nadine Labaki place sa caméra aux côtés du jeune Zain, 12 ans, au moment où il intente un procès à ses parents pour l’avoir mis au monde. Une charge lourde de sens pour celui qui, depuis trop de temps, doit s’efforcer de survivre dans un pays où la débrouille règne. Peu importe l’âge. C’est cela qu’il reproche à ceux qui lui ont donné la vie : l’avoir fait venir sur Terre dans ces conditions alors qu’ils se savaient dans une situation qui ne peut permettre de l’élever. L’idée est, sur le papier, assez forte.

La révélation Zain Al Rafeea

D’autant plus que Labaki a trouvé une pépite pour porter son film. Le jeune Zain Al Rafeea est une grosse bonne pioche, qui malgré son jeune âge et son manque d’expérience dans le domaine de l’acting porte avec courage et détermination un rôle qui lui colle à la peau. On sent derrière son interprétation qu’il y a du vécu dans ses faits et gestes, que ces situations ne lui sont pas si étrangères. Là est toute l’habileté de Nadine Labaki, réussir à faire se confondre fiction et documentaire, sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre. Ce qui donne lieu à une première partie vraiment brillante, où elle réussit avec sa caméra hyperactive à proposer un thriller urbain vertigineux, dans un bidonville cloisonné et labyrinthique.

Capharnaüm est un film de petites combines, où on s’autorise des mauvais gestes pour mettre du beurre dans les épinards. Un comportement attribué d’habitude à des personnages paumés dans des polars à la Pusher, sauf qu’ici la petite frappe cède sa place à un enfant débrouillard. Et que le contexte géographique n’est pas le même. Labaki comprend ce qu’elle filme et ne joue par la carte de la surenchère visuelle. Son intention, louable, est de ne pas vulgariser ou trahir son propos par une mise en scène inadaptée. Ses plans, eux aussi, respirent la débrouille, le pris sur le vif. Le cadre n’instaure pas de confort. La mise au point navigue à l’aveugle, s’accroche, décroche, bondit entre les nombreux éléments qu’elle a à saisir.

Deux films en un

Hélas le film s’effondre lorsque Nadine Labaki, avec sa casquette de scénariste, décide de réduire à néant tout ce qui rendait sa première partie admirable. Elle insère dans son récit une mère sans-papiers, obligée d’abandonner son enfant en bas âge. C’est le jeune Zain qui en hérite, sans savoir véritablement quoi en faire. Une tâche trop lourde pour ses épaules et trop lourde pour un film qui noie son propos dans une flaque abondante de pathos. Ce n’est plus Labaki la réalisatrice que l’on remarque mais la scénariste. Et pour des mauvaises raisons.

Elle donne l’impression de vouloir faire deux films en un, le premier sur un enfant et l’autre sur une sans-papiers, pour dépeindre dans sa globalité la misère du Liban. Sa mise en scène perd de sa force face à ce trop-plein d’éléments, nuisant à l’équilibre. Le spectateur se sent pris en otage par un film qui dévoile ses grosses ficelles sans aucune finesse. Là où la première partie marquait par son impression de vérité, la seconde est trop dominée par la présence d’un scénario fabriqué pour provoquer des émotions. La réalisatrice n’est plus guidée par son désir de capter l’urgence de l’instantanéité d’un quotidien instable mais par le déballage de branches de son scénario qu’il aurait mieux fallu ne pas laisser pousser pour le bien de l’ensemble.

Jusqu’au bout elle échoue à porter avec constance son film à cause de choix maladroits. Lorsqu’elle décide d’elle-même interpréter une avocate impliquée dans le procès de son jeune héros. Labaki s’impose à l’écran en défenseuse d’une jeunesse à l’abandon. Comme si son film ne suffisait pas à le faire, elle en rajoute une couche pour s’assurer que son combat est bien compris de tous. On la rassure, l’éloquence de Capharnaüm est réelle. Sa légitimité à parler d’un tel sujet et son envie de bien faire ne sont pas à remettre en question. C’est la manière qui pose problème, ses effets tire-larmes et sa surenchère pour surligner son propos. Son film n’est qu’une demi-réussite mais aura au moins eu assez d’influence pour changer la vie de ceux qui l’animent. Zain Al Rafeea et Yordanos Shifera ont depuis vu leur vraie situation précaire s’améliorer. Nadine Labaki n’aura donc pas fait tout ça pour rien.

Capharnaüm de Nadina Labaki, en salles à partir du 17 octobre 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

Qualifié de « coup de poing » ou détenteur de l’étiquette « choc » que l’on attribue à tort et à travers dès que l’on se sent un poil bousculé sur notre fauteuil, Capharnaüm est de la trempe des films sociaux qui s’efforcent de parler du monde, « d’en donner des nouvelles » comme le veut la formule. Pour y parvenir et dresser le portrait d’un Liban en perdition, Nadine Labaki place sa caméra aux côtés du jeune Zain, 12 ans, au moment où il intente un procès à ses parents pour l’avoir mis au monde. Une charge lourde de sens pour celui qui, depuis trop de temps,…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

Une excellente première heure malheureusement pas suivie par une seconde de la même qualité. Une semi-déception, au discours politique néanmoins nécessaire.

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