Da 5 Bloods : Spike Lee signe un grand film politique

Da 5 Bloods : Spike Lee signe un grand film politique

CRITIQUE / AVIS FILM - Spike Lee exprime toute sa rage dans "Da 5 Bloods", étonnant film sur la guerre de plus de 2h30 qui charge les États-Unis sur la place accordée aux Afro-américains. Un nouvel essai vibrant de la part du réalisateur de 63 ans, à découvrir sur Netflix.

Les Etats-Unis s'embrasent en ce moment suite au meurtre de George Floyd. Un drame qui relance encore le débat sur la condition des Afro-américains et sur les démonstrations récurrentes de racisme qui gangrènent ce pays. Hasard du calendrier, c'est maintenant que sort sur Netflix Da 5 Bloods, nouveau long-métrage de Spike Lee qui passe après le remarqué BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan, charge teintée de comédie contre les suprémacistes blancs.

Le réalisateur, toujours aussi engagé, continue de mettre son oeuvre au service de la cause noire, et ce n'est finalement pas à proprement parler un hasard que Da 5 Bloods arrive quand tout pète aux quatre coins de ce pays. Les relents racistes implantés dans les mœurs d'une frange de la population fait que le film aurait eu de la pertinence politique avec ou sans l'affaire George Floyd. Là, en l'état, il décuple sa force thématique - même s'il n'en avait pas besoin intrinsèquement pour se trouver une légitimité.

La colère de Spike Lee

Da 5 Bloods narre les retrouvailles entre quatre vétérans afro-américains ayant fait la guerre du Vietnam. Liés à jamais, ils se jurent de retourner dans la jungle pour ramener la dépouille de Norman (Chadwick Boseman, parfait d'intensité), leur chef et exemple, mort au combat. Ils doivent aussi en chemin récupérer un paquet de lingots d'or. Ce pactole est un paiement adressé à l'époque par les Etats-Unis aux Lahu, une tribu d'indigènes. Les lascars veulent récupérer ce que le pays leur doit pour leurs services au front. Ce qui serait une revanche, pour eux qui n'ont jamais eu la monnaie de leur pièce alors qu'ils ont risqué leur vie quand on leur a demandé.

Le nouveau Spike Lee a un quelque chose de Triple Frontière, autre film d'aventure sorti sur Netflix dans lequel des vétérans entreprenaient un gros coup quand le rêve américain s'était définitivement effondré à leurs yeux. J.C. Chandor y distillait une réflexion amère et pertinente sur la reconnaissance des Etats-Unis à l'encontre de ceux qui ont pris sa défense sur le champ de bataille.

Il y a de ça dans Da 5 Bloods, avec en supplément une profonde colère contre la condition des Afro-américains. Spike Lee met les pieds dans le plat avec une ouverture composée d'images d'archives de ceux qui se sont élevés pour défendre les siens. Muhammad Ali, Malcom X, Kwame Turc ou Angela Davis. Le réalisateur n'hésite pas à les mettre à l'écran avant de se lancer dans son histoire. À plusieurs moments dans le film, il use d'autres images d'archives, des déclarations, des rappels fondamentaux qui trouvent un écho perspicace avec l'actualité.

L'Amérique qu'il dépeint, c'est bien celle de Donald Trump. Da 5 Bloods ne s'en cache jamais et celle-ci est également décevante. Lors d'une des premières scènes, Paul (Delroy Lindo, stratosphérique de bout en bout) balance qu'il en a "marre de faire avoir", déçu de voir les présidents se succéder et aucun ne résolvant le problème. Da 5 Bloods est un film qui parle donc de notre époque, mais aussi des précédentes. Des années 70 puis des suivantes. Parce que rien n'a changé pour ces gens qui n'ont jamais été récompensés.

Spike Lee forge une nouvelle icône noire

Pour mettre les temporalités sur un pied d'égalité et signaler que rien n'a bougé, Spike Lee fait le choix risqué mais payant de garder les mêmes acteurs, avec leur âge actuel, lorsqu'il remonte dans le passé. Nous sommes éloignés du lissage de The Irishman, le propos étant ici évidemment très différent de ce que voulait faire Martin Scorsese avec sa fresque criminelle. Dans ces flashbacks, Spike Lee fait du défunt Norman une nouvelle icône du mouvement Black Lives Matter.

Il traverse le film comme un fantôme, un guide dont l'idéologie a marqué durablement les personnages principaux, au point qu'ils aillent dans la jungle pour lui donner l'enterrement qu'il mérite. De nombreux plans (dont celui sur son poing brandi en l'air) viennent l'ériger bien au-dessus du grade de simple chef de section. Rappelons qu'il s'agit d'un poste qui était rare dans l'armée pour les noirs, l'État les utilisait comme chair à canon au combat. De plus, pendant qu'ils étaient loin de chez eux, leurs frères se battaient aussi à domicile pour défendre la cause noire. Ces soldats se sont fait berner, dans tous les sens.

Da 5 Bloods, film pertinent et enragé

"C'était un putain d'enragé" dira l'un des vétérans au fils de Paul, pour évoquer Norman. On pourrait en dire de même de Spike Lee, résolument énervé avec Da 5 Bloods. Une rage qui se traduit viscéralement dans la forme de son film, vive et dynamique, mélange entre moments brutaux (la violence est douloureuse à encaisser) et écarts humoristiques, entre différents formats d'image. S'ajoute à ça l'irruption récurrente de l'Histoire dans la fiction. Spike Lee ne se bride jamais et flirte même avec quelques touches expérimentales pour faire passer son message. Ou plutôt, ses messages. Da 5 Bloods dézingue le camp américain et se dresse en fervent militant anti-guerre. Parce qu'aucun conflit ne se termine réellement (le refus du rajeunissement des acteurs va dans ce sens), que ce soit sur le terrain ou dans les têtes. Certaines mines encore actives font des victimes des années après la fin du conflit. Paul, lui, est miné de l'intérieur par le traumatisme de ses passages Vietnam.

Spike Lee n'a jamais été un as de la subtilité. Il en fait beaucoup dans Da 5 Bloods pour s'assurer que son message passe bien. Ces sexagénaires qui retournent au combat sont comme lui, lassés de la situation, fatigués. Pas étonnant que son nouvel essai accuse plus de 2h30 au compteur. Il veut répéter, encore et encore, montrer, dénoncer, prévenir, voire menacer (l'estomaquant monologue de Paul va vous coller un gros uppercut). Dans l'espoir que ce soit la dernière fois. Pour laisser à la nouvelle génération - celle qui se rassemble dans les réunions Black Lives Matter - un manifeste politique brûlant qui pourra les inspirer. Da 5 Bloods est le cri du cœur d'un vétéran du cinéma qui aimerait que d'autres prennent la place pour mener son combat. Mais ne comptez pas sur lui pour se laisser abattre. Quand Paul prévient que personne ne le tuera, en nous regardant droit dans les yeux, on y voit à travers lui un Spike Lee qui se taira quand il le jugera nécessaire. C'est-à-dire, pas dans l'immédiat. Vu le grand film qu'il vient de sortir, on l'encourage à aller dans ce sens.

Da 5 Bloods de Spike Lee, disponible sur Netflix le 12 juin 2020. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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