Girl : Lukas Dhont nous fait chavirer dès son premier film

Girl : Lukas Dhont nous fait chavirer dès son premier film

CRITIQUE FILM - Dans son premier film, "Girl", Lukas Dhont suit la transformation d'un adolescent de 15 ans en fille. Un sujet délicat qu'il aborde avec sensibilité.

Qu’il est agréable d’assister à la naissance d’un metteur en scène. Qu’il doit être également agréable pour lui de se faire connaître à l’occasion du Festival de Cannes. En mai dernier, dans la sélection Un Certain Regard, Lukas Dhont prenait tout le monde de court et marquait la compétition de son empreinte avec son premier essai sobrement intitulé Girl. Un titre simple qui cache pourtant une énorme nuance. Car si le protagoniste principal, Lara, ressemble physiquement à une fille, ce n’est pas totalement le cas. Lara est née homme, avec tout ce que cela implique physiquement. Ce corps, qu’elle renie et qui lui semble étranger, elle tente de le changer pour s’accomplir. Chose pas si aisée lorsqu’on a 15 ans et qu’en plus on désire devenir danseuse étoile.

Un cinéaste plus que prometteur

Depuis sa projection en mai dernier, le rapprochement entre Lukas Dhont et son homologue québécois Xavier Dolan a souvent été fait. Les deux cinéastes partagent des points communs, certes. Ils sont nés à Cannes et travaillent autour de la question de l’identité sexuelle. Déjà, si c’est le cas pour Dolan maintenant qu’il a plusieurs films à son actif, rien ne garantit que le Belge continuera à traiter de ce thème par la suite. Mais surtout, et c’est là que la comparaison prend fin, son cinéma est bien moins pimpant dans les artifices qu’il déploie pour suivre la trajectoire de son personnage. Davantage tourné vers les caméras portées qui lui offre un découpage très organique, il n’inclut que très rarement dans son traitement formel des touches fantaisistes. Sa justesse se trouve dans sa capacité à se tenir souvent à bonne distance de Lara, pour nous impliquer dans son évolution personnelle, sans hésiter à s’en approcher très près lorsque la scène le demande. Sa mise en scène respire l’improvisation ou la multiplication des prises, avec comme objectif de saisir l’émotion juste sans s’enfermer dans une ligne directrice formelle trop cadenassée par une préparation minutieuse.

Girl : Lukas Dhont nous fait chavirer dès son premier film (critique)

Ainsi, Girl est un film qui respire, qui bouge, qui mue en fonction de l’énergie émanant de son personnage principal, chamboulé entre des sentiments contradictoires. On y suit une Lara élancée dans un programme médical pour changer définitivement d’identité. Sur ce versant, le film se montre précis et pédagogue, notamment dans les scènes où elle rencontre les spécialistes chargés de la suivre durant sa transformation. Girl incorpore cet aspect dans son déroulé, sans que le film n’en devienne lourd dans sa description d’un processus qui, lui, l’est. Lukas Dhont ne cherche jamais à arrondir les angles et aborde frontalement la question avec une démarche proche de celle du documentaire. Une intention peu étonnante lorsqu’on sait que Dhont voulait en faire un sur ce sujet avant de concevoir Girl. À l'inverse, il capte les scènes de danse virevoltantes, créant un contraste entre une lumière très prononcée et une douloureuse répétition des mouvements, dégradant certaines parties du corps avec brutalité.

Girl arrive très bien à faire cohabiter deux univers, le médical et la danse, que Lukas Dhont filme chacun d'une manière diamétralement opposée à l'autre - les rendez-vous statiques face aux mouvements des chorégraphies. Sa mise en scène navigue alors entre des moments pris sur le vif pour capter un quelque chose de réel et d’autres où il se laisse porter avec sensibilité par l’étincelle magique, incontestablement cinématographique, qui se dégage de son héroïne, et par extension du fabuleux Victor Polster. Le jeune acteur irradie la pellicule de sa grâce en apportant ses traits fins à un corps à mi-chemin entre le masculin et le féminin. Si jeune, il trouve déjà ce qui pourrait être le rôle d’une vie, bien accompagné par Arieh Worthalter, touchant en père moderne toujours à l’écoute et dévoué à suivre sa progéniture là où elle veut aller pour trouver l’épanouissement. L'un des plus beaux seconds rôles que vous verrez au cinéma cette année.

Girl : Lukas Dhont nous fait chavirer dès son premier film (critique)

Le cinéma de Lukas Dhont a encore du chemin à parcourir pour s'affiner. Son Girl aurait gagné à être un peu resserré pour décupler son intensité. On sent qu'après une heure, le film s'essouffle dans son exploration du sujet. Mais ce n'est pas si grave. Livrer une telle première proposition est un signe fort. Le metteur en scène belge a encore tout le temps devant lui pour peaufiner son approche. Comme son personnage principal, on ressent que son cinéma est porté par la fragilité de l'incertitude. Qu’il réussisse ou non la suite de sa carrière, Lukas Dhont pourra se targuer d’avoir à son actif un film qui en fera chavirer plus d’un.

 

Girl de Lukas Dhont, en salle le 10 octobre 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

 

 

 

 

 

 

 

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