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High Life de Claire Denis : de l’intime au septième ciel

CRITIQUE FILM – Un an après « Un beau soleil intérieur », Claire Denis revient avec « High Life », son premier film de science-fiction avec, dans le rôle principal, Robert Pattinson. Dans un futur proche, des condamnés sont envoyés dans l’espace, près d’un trou noir, pour être sujets d’expériences scientifiques.

Le fœtus astral est né. Que va-t-il maintenant arriver ? De cette interrogation s’inscrivant dans le sillage Kubrickien (le bébé du film, comme celui de 2001, est né dans l’espace), Claire Denis s’en échappe rapidement. Il faut dire que le monolithe de Stanley Kubrick est à la fois partout et nulle part dans High Life : si la base de son récit hurle sa filiation avec 2001 (des corps qui gravitent dans l’espace, une mission-suicide sans retour, un vaisseau en forme de bloc monolithique, l’histoire d’une quête existentielle et métaphysique), la matière du film paraît s’y opposer radicalement. Il y a que Claire Denis préfère se plonger dans la moiteur organique des corps plutôt que dans la froideur clinique de la conquête spatiale chez Kubrick. Les astronautes sur-entraînés manipulés par un ordinateur de bord y sont remplacés par des voyous et des junkies condamnés à subir les expériences sexuelles d’une sorcière castratrice.

Monte, incarné par Robert Pattinson, est l’un d’entre eux. Le film s’ouvre sur lui et son enfant – astral – dont il s’occupe entre deux opérations de maintenance. Seul avec sa fille dans un vaisseau en forme de tombeau, Monte se remémore son passé : sa vie de marginal sur Terre et les violents événements qui ont mis à mal les expériences menées par le docteur Dibs, jouée par Juliette Binoche. On apprend, au fil d’un récit morcelé par les flash-backs et les retours au temps présent, que des condamnés à mort ont été sujets d’expériences ayant pour objectif de créer la vie dans l’espace, près d’un trou noir, là où toute reproduction est perturbée. Alors que l’équipage s’est entretué, poussé à bout par l’isolement et la frustration, le docteur Dibs serait parvenue à féconder l’une des membres de l’expédition avec le sperme de Monte, qui avait pourtant décider de mener une vie de chasteté.

Vaisseau-mère

À l’ère d’une science-fiction tout-numérique, rarement vertigineuse, souvent amorphe, un tel surgissement de la part de Claire Denis dans le genre était inespéré. Organique, viscéral, tortueux, son traitement de la SF dans High Life en est presque anachronique, conjuguant le graphisme gluant du premier Alien aux errances traumatiques de Solaris. Blindés de fluides en tout genre (sang, sperme, eau, sueur, lait), les malfrats du film y sont les antithèses de tous les petits soldats numérisés que la SF contemporaine a bien voulu nous donner. Imaginés comme des ballons de baudruche prêts à exploser à tout moment, leurs corps, mutilés et décharnés, subissent, dans High Life, toutes les peines (ils sont drogués et soumis à une prêtresse sexuelle particulièrement dérangée) et toutes les jouissances (un baisodrome, la « fuck-box », se situe dans la cavité du vaisseau). En montant ainsi son petit théâtre horrifique, Claire Denis dresse le portrait profondément ironique d’une condition humaine réduite à son strict appareil organique : son corps, ses déjections, ses besoins sexuels et alimentaires.

Cette condition humaine rudimentaire rejoint le dernier acte de 2001, où Bowman voyait sa vie défiler en mangeant, en dormant puis en se rendant dans une salle de bain (en une série de quelques plans seulement). Autre point commun pour autre contre-pied : le traitement de ces questions par Denis (celle du corps et celle de la science-fiction comme genre-laboratoire propice à sa mise à nu) paraît bien plus proche de Cronenberg et Tarkovski que de Kubrick. D’un côté car, comme chez Cronenberg et ses body horror, l’étude du corps est synonyme d’une frontalité exacerbée des fluides à l’écran (l’humain comme réservoir liquide) ; de l’autre car, comme chez Tarkovski, la science-fiction n’y est qu’un prétexte pour magnifier les visions du passé et la profonde mélancolie qui en découle (l’humain comme réservoir émotionnel). De sorte que ce dernier aspect finisse par surpasser le premier, High Life trouvant sa force dans ses aspirations les moins ouvertement graphiques.

Dernier contact

C’est dans ses dispositions les moins frontales – quand High Life se rapproche du Solaris et du Stalker de Tarkovski – que le film touche donc au sublime : lorsque les images spatiales, magnifiques, font écho aux souvenirs terriens de Monte en 16mm, sur un train ou près d’un étang ; ou lorsqu’un personnage, esseulé, se retrouve avec un artefact corporel dans les bras, en l’occurrence son enfant synonyme de l’ultime tabou à venir (l’inceste entre un père et sa fille). C’est que High Life, en plus d’être l’histoire d’un isolement littéral dans l’espace, se concentre en creux sur la vie révolue des condamnés plus que sur leur devenir (pour la plupart joué d’avance). Il faut voir les images envoyées par la Terre surgir des écrans de contrôle du vaisseau pour comprendre que Claire Denis opère le mouvement exactement inverse de celui effectué par le vaisseau de son film.

Claire Denis cherche à rappeler l’éloignement astral au souvenir d’un rattachement à la Terre, à figurer l’ancrage et la condition terrestre de ces marginaux à travers des réminiscences et des résonances disséminées tout au long de son film. Il n’est pas anodin que les cabines du vaisseau ressemblent à des squats de drogués, où les névroses sont enfouies sous une came qui coule à flot (on y boit de l’urine recyclée en eau) ; pas anodin non plus que Monte visite, dans le film, un navire abandonné rempli de canidés errants ; encore moins anodin que l’ensemble du film paraisse se fonder sur la même note planante, comme un film-drone où tout l’univers serait en état de stase. Cette atmosphère de défonce et de punks à chien souligne le décalage bouleversant de ces vies à jamais chamboulées par la recherche de l’évasion et de l’isolement. Même à des années-lumières de la Terre, les éternels marginaux de High Life continuent de tourner en rond autour d’un trou noir qu’ils n’arrivent pas à intégrer. Ce n’est qu’à partir du moment où ils ne regarderont plus en arrière, une fois leurs visions du passé définitivement exorcisées, qu’ils pourront s’y diriger.

High Life de Claire Denis, en salles le mercredi 7 novembre. Ci-dessus la bande-annonce.

Le fœtus astral est né. Que va-t-il maintenant arriver ? De cette interrogation s’inscrivant dans le sillage Kubrickien (le bébé du film, comme celui de 2001, est né dans l’espace), Claire Denis s’en échappe rapidement. Il faut dire que le monolithe de Stanley Kubrick est à la fois partout et nulle part dans High Life : si la base de son récit hurle sa filiation avec 2001 (des corps qui gravitent dans l’espace, une mission-suicide sans retour, un vaisseau en forme de bloc monolithique, l’histoire d’une quête existentielle et métaphysique), la matière du film paraît s'y opposer radicalement. Il y a que Claire…

Conclusion

Note de la rédaction

En plus de réhabiliter le trouble et l'organicité dans le champ de la science-fiction, Claire Denis parvient, avec « High Life », à en faire muter les archétypes les plus éculés en une sublime série de visions indélébiles.

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