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Il se passe quelque chose : le « virages, villages » d’Anne Alix

CRITIQUE FILM – Présenté à l’Acid à Cannes, « Il se passe quelque chose » suit les déambulations de Dolores, journaliste espagnole, et de Irma, une veuve bulgare. Le film déviera de cette trajectoire initiale pour embrasser les contours d’un documentaire sur une France comme terre d’accueil.

L’été dernier sortait Visages Villages d’Agnès Varda et JR où les deux comparses sillonnaient la France pour y rencontrer ses habitants et afficher leurs visages en grand sur les façades de leurs villages. Au fur et à mesure de leur voyage, les visages de ces Français disparaissaient pourtant progressivement du film, jusqu’à être remplacés par celui des deux artistes en vadrouille, s’accaparant l’écran. Le portrait de province était alors avalé par l’auto-portrait, exercice que maîtrisent bien Agnès Varda (avec Les Plages d’Agnès notamment) et JR (jamais avare de compliments sur la valeur de son propre travail). Les larmes amenées par l’émotion des mineurs voyant leurs maisons couvertes de leurs propres corps s’éclipsaient au profit des larmes d’Agnès, ou de la déception de JR après avoir tenté de rencontrer Godard. On sortait de la salle avec l’étrange sentiment que l’objectif initial s’était évaporé en chemin. Visages Villages avait fini, malheureusement, par se laisser aller au simple VLOG de célébrités.

Il se passe quelque chose d’Anne Alix rebrousse ce chemin-là et s’avère être l’exact opposé du film de Varda et JR. Le film démarre sur une déception douloureuse et sur des errements sentimentaux, qui amènent Irma (Bojena Harackova), une femme d’origine bulgare, veuve depuis peu, à tenter de se suicider. Dolores (Lola Dueñas, souvent croisée chez Pedro Almodovar), une journaliste espagnole à la recherche de lieux « gay-friendly » dans des coins perdus en Camargue, témoin de sa tentative, la recueille. Elles prennent toutes deux la route à la recherche d’on-ne-sait-quoi, en attendant simplement que ce « quelque chose » passe devant elles. Petit à petit, alors que leurs recherches respectives (d’un travail pour Irma, de bars gay pour Dolores) s’avèrent infructueuses, elles finissent par s’évader au gré des rencontres pour, au final, laisser des anonymes de passage, qui « passent » et qui « se passent », s’emparer du film.

Il se passe quelque chose de Anne Alix : virages, villages

Ouvrir la voie

De véritables apparitions font alors surface au sein de ce petit road-trip thérapeutique, qui n’avait au départ rien de vraiment passionnant. Des visages, des carrures, des destins et des histoires le traversent de toutes les manières : par la voie du documentaire, celle du réel ou de la fiction déconnectée du reste. On croise la route de travailleurs immigrés juste là pour la saison, de locaux prêts à tout pour profiter du bon temps qui leur reste ou encore de figures silencieuses et de fantômes, qui passent sans dire un mot. Le fameux « vivre ensemble » y est remplacé, très simplement, par le « passer ensemble ». Au lieu de s’entrechoquer les uns contre les autres, tous les micro-récits qui sont évoquées dans Il se passe quelque chose semblent s’emboîter, se présentant de manière fluide et naturelle en suivant le même courant, comme un long fleuve tranquille.

On pourra sans doute accuser le film de plonger tête baissée dans un excès de naïveté et de candeur, mais on ne pourra pas, quoiqu’il en soit, reprocher à Anne Alix de ne pas avoir su portraitiser, sincèrement et simplement, la France telle qu’elle est aujourd’hui. Il fallait, pour capter sa pluralité sans tomber dans la démagogie pure et simple, faire dévier son récit initial en direction des villages et des visages du fin-fond de l’hexagone (et non l’inverse). La fiction et le road-movie centrés sur les deux personnages principaux n’étaient ici qu’un prétexte pour montrer les travailleurs, les passants, les jeunes comme les moins jeunes. Et si le film semble parfois se perdre en cours de route, celui-ci retrouve toujours son chemin en prenant toutes les intersections possible, comme s’il naviguait à l’aveuglette. Ce n’est pas pour rien si Irma et Dolorès finiront par rencontrer tous ces gens qu’à partir du moment où elles ne se laisseront plus guider par leur GPS, qui leur indique froidement la route à suivre. Ce qui « passe » ou ce qui « se passe » dans le film ne peut surgir que lorsque l’on s’éloigne des sentiers battus.

 

Il se passe quelque chose d’Anne Alix, en salle le 15 août 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

L’été dernier sortait Visages Villages d’Agnès Varda et JR où les deux comparses sillonnaient la France pour y rencontrer ses habitants et afficher leurs visages en grand sur les façades de leurs villages. Au fur et à mesure de leur voyage, les visages de ces Français disparaissaient pourtant progressivement du film, jusqu’à être remplacés par celui des deux artistes en vadrouille, s'accaparant l'écran. Le portrait de province était alors avalé par l’auto-portrait, exercice que maîtrisent bien Agnès Varda (avec Les Plages d’Agnès notamment) et JR (jamais avare de compliments sur la valeur de son propre travail). Les larmes amenées par l’émotion des…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

Comme un bel écho à « L’île au trésor » de Brac sorti début juillet, « Il se passe quelque chose » d'Anne Alix est un beau petit film d’été, solaire et rafraîchissant, qui emprunte en permanence des chemins de traverse inattendus, là où l’on se perd pour mieux retrouver sa route.

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