Illusions perdues : grand jeu et grand feu pour Xavier Giannoli

Illusions perdues : grand jeu et grand feu pour Xavier Giannoli

CRITIQUE - AVIS FILM - Xavier Giannoli porte très haut son adaptation des "Illusions Perdues" d'Honoré de Balzac, l'histoire d'un jeune ambitieux s'enivrant d'illusions artistiques et sociales dans le Paris de la Restauration. Présenté à la 78e édition de la Mostra de Venise, le film ravit et émeut dans son exploration du "génie français", dans un grand feu de cinéma.

Le nouveau film de Xavier Giannoli, Illusions perdues, présenté à la Mostra de Venise et en compétition, a ravi la presse et les festivaliers présents dans la cité des Doges. Le réalisateur français adapte l'oeuvre d'Honoré de Balzac, dans un film romanesque et critique sur l'ambition, la vanité, la société parisienne lettrée du début du 19e siècle, une société et des individus pris entre une économie libérale de l'information et de la culture, et les intérêts d'une noblesse d'État monarchiste, conservatrice et réactionnaire. Le film a deux coeurs battants l'un vers l'autre, qui ne réussissent pas à se confondre. Il y a le parcours de Lucien Chardon, d'une anonyme petite imprimerie anonyme d'Angoulême à l'éphémère gloire journalistique parisienne où il croit devenir Lucien De Rubempré, et il y a l'approche critique sociale et culturelle de l'époque.

Ces deux axes sont développés dans leur profondeur et avec un grand style, élégant sans grandiloquence, dans un Paris reconstitué brillamment. Illusions perdues est un film très ambitieux, et une franche réussite qui vient conclure un projet de très longue date pour le réalisateur. Celui-ci sort ici le grand jeu et allume un grand feu, avec ce risque d'y brûler les fils de son brillant spectacle de marionnettes.

Illusions perdues
Illusions perdues ©Gaumont

Xavier Giannoli, maître du grand jeu

Après L'Apparition, sorti en 2018, Xavier Giannoli entreprend sa grande oeuvre. Un rêve et un projet de longue date, basé sur le roman qu'il a toujours rêvé d'adapter : Illusions perdues d'Honoré de Balzac. Avec un budget très conséquent de plus de 19 millions d'euros, une histoire qui emmènera son héros d'Angoulême au Paris de la Restauration, Illusions perdues est à l'image de la démesure des ambitions de ses personnages. Xavier Giannoli réussit un très grand film, à la différence d'autres qui se sont mal accommodés de ces conditions - on peut  par exemple penser au très ambitieux et émouvant, mais décevant, Un peuple et son roi. Illusions perdues est en effet un cinéma d'émerveillement et de réflexion qui propose un très large éventail de sensations et d'émotions.

Une des premières qualités du film, celui-ci creuse profondément ses thématiques mais prend garde de ne pas perdre son spectateur, en le gardant dans un spectacle visuel et sonore très efficace. Il réussit ainsi à captiver sur un sur un sujet et dans un genre au dessus desquels peut souvent planer l'ennui. On ne s'ennuie ainsi jamais dans Illusions perdues.

À la magnificence des salons et des réceptions parisiennes répond celle des costumes, aux dialogues mordants et ironiques des ambitieux s'oppose la délicatesse des sentiments amoureux. Au romantisme et à la pureté  initiale de Lucien Chardon répond encore le cynisme et l'arrogance de Lucien presque devenu De Rubempré, quand enfin à la volupté de la réussite fugace s'oppose la tristesse poisseuse de la désillusion tenace qui suit.

Illusions perdues
Illusions perdues ©Gaumont

Pour incarner cette grandiose comédie humaine, le casting est exemplaire. Benjamin Voisin, idéal dans le rôle de Lucien transporté par les illusions puis rendu cynique et arrogant, Vincent Lacoste génial et captivant en chef de rédaction enjoué, désabusé mais drôle et léger, Cécile de France et Jeanne Balibar en dames du monde, la première sensible et douce, la seconde supérieure et machiavélique. Notons aussi Xavier Dolan en écrivain à succès, très juste dans son ambition et aussi dans sa réelle humanité. Gérard Depardieu, Louis-Do de Lencquesaing et et le très regretté Jean-François Stévenin, parfaits agents du chaos dans lequel tous se plongent avec délectation.

Danser dans un grand feu

Le film brille donc par sa maîtrise et sa parfaite distance avec tous les sujets qu'il aborde, mais à l'exception d'un, qui se trouve être central dans Illusions perdues. La représentation de Paris, l'incarnation de la noblesse de province et celle de Paris est habilement menée, comme l'est le suivi du parcours physique et psychologique de Lucien dans son ascension vers la gloire. Mais là où Xavier Giannoli s'essouffle dans sa brillante course, c'est venu le moment de peindre à l'acide le milieu de l'édition et celui de la presse critique, incarnée notamment par Étienne Lousteau (Vincent Lacoste) et l'éditeur Dauriat (Gérard Depardieu).

Ces séquences, centrales dans le récit et magistralement mises en scène, se trouvent évidemment aussi dans le roman de Balzac, et s'inscrivent naturellement dans le film. Les comédiens se régalent dans ces rôles, Vincent Lacoste au premier chef. Charismatique au possible, à la fois sympathique et détestable, cynique et attachant.

En visite chez Dauriat pour établir des chantages, au sein de la rédaction du journal Le Corsaire, enivré de haschich, entraînant Lucien dans le soirées et l'initiant à ses manoeuvres - favoriser l'éditeur ou le propriétaire de théâtre qui paye le plus pour obtenir une bonne critique - Étienne Lousteau incarne à merveille le piège dans lequel Lucien va tomber, et c'est que Xavier Giannoli veut montrer et critiquer.

Illusions perdues
Illusions perdues ©Gaumont

Mais si le film accomplit avec la manière son récit intime et personnel du devenir tragique de Lucien Chardon en Lucien de Rubempré, il réussit moins sa dimension critique par un fort excès de zèle.

Des illusions perdues...

Dénoncer cette production culturelle et ce journalisme de complaisance, cette course à la célébrité, à la richesse, aux faveurs des puissants, le réalisateur, comme avant lui Balzac, le fait très bien, mais Xavier Giannoli n'applique pas du tout le même traitement aux autres acteurs de cette grande comédie humaine. En s'y portant moins, il ferait presque preuve d'une forme de révérence envers la noblesse qui manipule ces journalistes et artistes, et montrerait plus d'empathie pour les gens de théâtre, les actrices notamment, premières proies et victimes de ce système.

Son regard est juste, mais sur le plan de a narration, jusque-là parfaitement fluide, un déséquilibre se crée. Le rythme du troisième acte du prend alors une saccade entre des séquences toujours aussi réussies mais au rythme moins harmonieux.

Et une valse de miroirs

On peut aussi se demander par ailleurs si Xavier Giannoli n'en profite pas pour régler quelques comptes personnels, lui-même étant artiste et auteur de cinéma, vis-à-vis de la presse qui serait viscéralement corrompue. Il est toujours et partout légitime de se poser cette question de l'indépendance et de la bonne foi de la presse critique. Cependant l'insistance avec laquelle il donne sa critique sur ce milieu - et lui-même, s'y incluant de fait - prend une place dans Illusions perdues qui nous fait déserter d'autres de ses espaces, et qui lui enlève une petite partie de sa grâce.

Illusions perdues est en compétition à la 78e édition de la Mostra de Venise. Y sera-t-il distingué ? Il le pourrait car il affiche un grand nombre des qualités techniques élevées attendues, tout ce qui a trait à la création cinématographique témoigne d'un savoir-faire magistral, et cet exercice autour du thème du "génie français" est une réussite éclatante. Au risque, beau risque dont il faut reconnaître l'audace, de s'éblouir dans le miroir qu'il se tend à lui-même et de ralentir sa si grande course.

Illusions perdues de Xavier Giannoli, en salles le 20 octobre 2021. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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