La Grande Traversée : la croisière ne s'amuse pas vraiment

La Grande Traversée : la croisière ne s'amuse pas vraiment

CRITIQUE / AVIS FILM - "La Grande Traversée" de Steven Soderbergh aborde les liens entre amitié et création littéraire, et offre de beaux rôles à trois formidables actrices septuagénaires Meryl Streep, Candice Bergen et Dianne Wiest.

Dernier film réussi pour Steven Soderbergh

Après The Laundromat: L'affaire des Panama Papers, qui avait laissé perplexes de nombreux spectateurs, le réalisateur Steven Soderbergh fait à nouveau appel à Meryl Streep dans La Grande Traversée. Il lui offre le beau rôle d'Alice Hughes, écrivaine à succès qui a obtenu le Prix Pulitzer, mais rencontre une panne d’inspiration. Se refusant à prendre l’avion pour aller chercher un prix littéraire en Angleterre, elle se voit proposer par son éditrice Karen (Gemma Chan) d’y aller en bateau. En échange de quelques conférences, Alice en profite pour inviter sur le Queen Mary 2 trois personnes chères à son cœur : son neveu Tyler (Lucas Hedges) et ses deux amies Roberta (Candice Bergen) et Susan (Dianne West).

La Grande Traversée
La Grande Traversée ©HBO Max

D’Alice, on ne sait rien, mais on la devine dans sa bulle de l’écriture et de la création. Elle ne vit que pour son œuvre. Et son neveu, tel son assistant, semble être son lien unique avec la vie terrestre. Avant la traversée de l’Océan Atlantique, le réalisateur donne un bref aperçu de la vie des deux invitées. Dont on comprend très bien qu’elles ne seront plus vraiment les mêmes par la suite. Cette croisière tombe franchement à pic pour Susan, veuve désœuvrée tracassée par les soucis de son fils. Ainsi que pour Roberta, qui y voit enfin le moyen de quitter sa vie de vendeuse de lingerie sans le sou et, peut-être, de trouver un homme riche prêt à l’entretenir.

La Grande Traversée propose plusieurs clés d’entrée, aussi intéressantes que touchantes. Le film est d’abord une réflexion sur les fondements de l’amitié, du temps qui passe, des non-dits et de la difficulté à renouer un lien. Les sexagénaires se sont en effet perdues de vue depuis leurs études, et la raison probable de l’éloignement du « gang des trois » apparaîtra au fur et à mesure de la croisière. La réussite, la jalousie, les différences de milieux sociaux, les rancœurs sont également au centre de ces retrouvailles bizarres, qui se font surtout autour des repas. Puisque chacune mène sa vie en dehors de ces moments, dont on connaît l’importance en croisière.

Le prix de l'amitié

Alice écrit, se repose, nage avec un homme mystérieux à ses côtés (John Douglas Thompson). Roberta, quand elle ne drague pas au bar, joue à différents jeux de société avec Susan. La froideur et la solitude de leurs rencontres sont d’ailleurs à la hauteur de celles qu'un croisiériste peut parfois ressentir sur le Queen Mary 2, personnage à part entière de La Grande Traversée. En filmant avec le souci du détail les lieux impersonnels de cette ville flottante, ces moments d’ennui et ces discussions a priori superficielles, le réalisateur réussit pourtant à faire jaillir subtilement l’émotion là où on ne l'attend pas.

Car La Grande Traversée est aussi l’occasion pour les personnages de s’interroger sur leurs propres vies. Soit sur la direction et le sens à y donner, comme Tyler qui, serviable et prévenant, fait le lien entre toutes ces femmes. Ou comme Karen, montée en cachette sur le bateau afin de savoir où en est Alice de son nouveau manuscrit. Ses rencontres avec Tyler, qu’elle a chargé de la tenir au courant, tournent autour de sujets qui la préoccupent en rapport avec son horloge biologique : sa carrière, son mariage, ses futurs enfants. Soit, comme Alice, Susan ou Roberta, sur le bilan au seuil de leurs vies, les comptes à régler et les pendules à remettre à l’heure qui vont avec.

La Grande Traversée
La Grande Traversée ©HBO Max

Pour Alice, ces questionnements se font surtout par le biais de l’écriture et de sa rencontre avec l'univers de l’auteur populaire de thrillers, Kelvin Krantz (Dan Algrant), à l’opposé de sa propre prose et dont raffole Susan. La question au cœur de La Grande Traversée est évidemment le processus de création littéraire et les sources d’inspiration d’un roman. Un écrivain doit-il écrire à propos de lui ? Ou doit-il s’inspirer, tel un vampire, des expériences de son entourage ? Et même, comme le suggère Alice lors de sa conférence, « sur les personnes qu’on aime le plus parce qu’ils vous pardonnent » ?

Steven Soderbergh et sa co-scénariste Deborah Eisenberg ont fait de La Grande Traversée - dont le titre original Let them all talk colle assez bien au propos - un film très féministe. Ils ont créé des personnages profonds et émouvants, interprétés avec brio par des actrices qui ont, ce qui n’est pas si fréquent, toutes les trois dépassé les 70 ans. Mention spéciale à Candice Bergen, qui incarne avec beaucoup d’auto-dérision Roberta, à la limite du plouc et du pathétique. La Grande Traversée se révèle donc un film réjouissant, dont les propos et la chute surprenante trottent encore longtemps dans la tête après visionnage.

 

Let them all talk de Steven Soderbergh, sur Canal+ le 20 avril 2021. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

Conclusion

Note de la Rédaction

"La Grande Traversée" est un film féministe qui donne une leçon de vie réjouissante sur les conséquences du mélange de l'amitié et du processus littéraire. Avec trois actrices formidables : Meryl Streep, Candice Bergen et Dianne West.

Note spectateur : 4 (1 notes)