La Troisième guerre : chronique perspicace de la guerre fantôme

La Troisième guerre : chronique perspicace de la guerre fantôme

CRITIQUE / AVIS FILM - Avec "La Troisième guerre", Giovanni Aloi se présente au monde comme un réalisateur doué et doté d'un regard d'une perspicacité redoutable. Nouant intelligemment le film de guerre au drame social et psychologique, servi par un casting parfait, "La Troisième guerre" est définitivement un film de et pour notre époque, dans sa justesse comme son imperfection.

Un film de pleine actualité

Comme beaucoup, le film La Troisième guerre a longtemps attendu sa sortie en salles. Premier long-métrage du réalisateur italien Giovanni Aloi, son film a été initialement présenté à la 77e Mostra de Venise en 2020 dans la section Orizzonti. Le temps est passé et son sujet, sa pertinence, en ont-ils pâti ? Pas du tout, le film reste brûlant d'actualité parce qu'il parle de la guerre, de son concept, de son éternité, et parce qu'aussi il en parle dans un cadre français très précis, celui de la réalité de la mission Sentinelle. Cette mission représente la participation de l'armée dans les zones urbaines au plan Vigipirate, mise en place depuis les attentats terroristes de janvier 2015.

Une habitude donc a été prise de voir ces patrouilles de militaires armés dans les rues, et c'est cette habitude du regard autant que le quotidien de ces soldats que le réalisateur a voulu interroger. Il le fait avec une belle réussite : le choix de la mission Sentinelle pour constituer le cadre d'expérience est brillant, le casting est parfait pour des personnages aussi attachants que bouleversés et bouleversants de solitude, et sa réalisation très prometteuse.

La Troisième guerre
La Troisième guerre ©Capricci

Une guerre si lointaine et si proche

L'action de La Troisième guerre se déroule de nos jours à Paris et dans sa région, et dans les regards de trois militaires affectés à la mission Sentinelle. Leur mission est donc de patrouiller dans les rues de la capitale, surveiller, et se tenir prêt face à toute menace terroriste. Cette patrouille est essentiellement composée du sergent Yasmine (Leïla Bekhti), Hicham (Karim Leklou) et Léo (Anthony Bajon). Yasmine est enceinte et le dissimule pour pouvoir passer le concours d'adjudant avant d'accoucher. Hicham est une grande gueule qui cache la réalité de sa très courte présence au Mali. Enfin Léo est un jeune engagé volontaire qui n'a pas vraiment de plan particulier mais cherche à se rendre utile.

Ils ont un ennemi, le terrorisme, mais où est cet ennemi ? Ils patrouillent dans les rues mais ne peuvent pas intervenir lorsqu'ils observent de la délinquance ou des violences, missions de la police. Malgré leur FAMAS en bandoulière, ils sont ainsi comme désarmés et dans l'attente d'un conflit, d'une action, qui ne vient jamais.

L'inspiration vient en partie du très célèbre roman de Dino Buzzati Le Désert des Tartares, récit sur la fuite du temps et l'absurdité de la guerre, et attente d'une bataille glorieuse, essentielle, qui ne vient pas. Mais pour ce qui est du cinéma, on devine très vite une influence du genre néo-noir et du Nouvel Hollywood. Et tout particulièrement Taxi Driver de Martin Scorsese.

La Troisième guerre
La Troisième guerre ©Capricci

Un nouveau rôle brillant pour Anthony Bajon

Yasmine a l'esprit tourné à sa future maternité, problématique vis-à-vis de de son ambition professionnelle. Hicham dissimule mal son insécurité et sa solitude derrière son agressivité. Léo semble le seul à peu près bien dans ses baskets et droit dans ses bottes - un peu trop même -, convaincu d'avoir enfin trouvé sa place dans le monde, persuadé d'une guerre imminente pour laquelle il se tient prêt.

Dans ce rôle, Anthony Bajon est fascinant, d'une aisance remarquable dans son jeu de regards et de postures. Avec subtilité, il laisse monter en lui la paranoïa et le désir d'un coup d'éclat. Et malgré sa folie naissante, on s'attache au personnage. Dans une analogie avec le Travis Bickle de Martin Scorsese, le Léo Corvard de Giovanni Aloi va lui aussi s'attacher à une fille, qu'il n'a pourtant jamais vue mais avec qui il essaye d'échanger au téléphone - ce qu'elle refuse. Il veut la sauver, il veut la protéger, alors qu'elle ne demande rien. Dans la tête de Léo, la guerre est en train d'arriver, elle est même déjà là, et elle va finir par tragiquement exister mais comme un fait divers.

Le développement du personnage est appliqué, précis et très réussi, mais on peut regretter qu'il fasse passer au second plan les performances néanmoins parfaites de Karim Leklou et Leïla Bekhti. Leurs personnages apportaient une vue étendue au film, une complexité de situations qui aurait pu accentuer son universalité. Mais la narration semble progressivement oublier leurs histoires et c'est regrettable.

Un cinéma de guerre pour un drame intime

À la manière de Jarhead, La Troisième Guerre raconte l'effet psychologique de la guerre, celle qui ne connaît ni début ni fin, celle qui hante les âmes et prend différentes formes comme la peur, la xénophobie, la paranoïa, et encore d'autres sensations qui sont issues d'une contradiction : la société est a priori en situation de paix, mais cette même société n'a jamais été aussi agressive, violente, menacée et inquiète. À partir de cette contradiction, où peuvent se placer les soldats, que peuvent-ils penser et ressentir, comment peuvent-ils agir ?

Entre la caserne où ils sont entre eux, lieu d'une fraternité potache et grossière mais réelle, et la ville où ils s'exposent, une ville qui, autour d'eux, paraît hostile et devient un potentiel champ de bataille, La Troisième guerre raconte un grand malaise. Celui de la France et des démocraties occidentales, traumatisées par deux épouvantables guerres mondiales et obsédées autant par la culpabilité que par l'idée de paix, dépassées par la forme "guerilla" des menaces terroristes, au point de ne plus percevoir la nature et l'identité du danger, au point de ne plus appréhender rationnellement son existence.

La troisième guerre
La Troisième guerre ©Capricci

Un film de et pour notre temps

Il y a l'ordre, et il y a le chaos. Dans une dernière partie qui fait exploser la tension construite jusque-là, Giovanni Aloi se laisse aller avec réussite à un cinéma enivrant, jetant ses personnages dans une manifestation que les cris et le brouillard des lacrymogènes transforment quasiment en siège. Une mise en scène qui devient alors et un peu trop subitement poétique, quand le reste du film se colle au plancher et à un réalisme froid. Comme calqué sur le rythme paranoïaque de Léo, La Troisième guerre illustre finalement cet affrontement entre le désir d'ordre et celui du chaos.

Celui de la paix et celui de la violence aussi, l'envie pressante de régler un compte dont on ne sait pas ou plus qui a tenu le registre. La Troisième guerre est l'histoire de la solitude moderne, de cette situation politique et sociale où la poursuite d'un idéal collectif et la solidarité ont disparu pour laisser place à un individualisme précaire et effrayé, où chacun est une bête blessée prête à bondir sur l'autre.

La Troisième guerre de Giovanni Aloi, en salles le 22 septembre 2021. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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