Laal Singh Chaddha : quand Bollywood refait Forrest Gump

Aamir Khan revisite le film mythique de Tom Hanks

Laal Singh Chaddha : quand Bollywood refait Forrest Gump

Avec la superstar Aamir Khan dans le rôle-titre, "Laal Singh Chaddha" propose une adaptation de très haute fidélité de Forrest Gump. Un film aussi ambitieux que sobre dans sa démarche, pour le portrait jumeau d’un homme simple mais au destin incroyable, cette fois mêlé à l’histoire moderne de l’Inde.

Forrest Gump se trouve un cousin indien

Quelle autre industrie que le cinéma indien pour se lancer dans un remake frontal de l’immense succès de Robert Zemeckis et Tom Hanks, Forrest Gump ? Laal Sing Chaddha est l’aboutissement d’un projet qui s’est développé sur deux décennies. Le temps d’écrire le bon scénario, puis le temps des négociations et de l’acquisition des droits d’adaptation auprès de la Paramount, finalement obtenus en 2018 par l’acteur et producteur Aamir Khan.

Qui est Aamir Khan ? Tout simplement une des visages les plus connus de Bollywood, véritable icône sur tout le continent asiatique et, avec Shahrukh Kan, l’autre megastar masculine du cinéma indien. Dans le rôle-titre et à la production donc de Laal Singh Chaddha, Aamir Khan entreprend dans une copie conforme le même chantier que Forrest Gump : raconter l’histoire d’un pays par les yeux d’un homme à la simplicité et à la naïveté désarmantes. Et, dans son ensemble, le défi est réussi.

Laal Singh Chaddha
Laal Singh Chaddha ©Paramount Pictures

Des grands moyens et de la sobriété

On ne gravit pas le sommet Forrest Gump sans en avoir les moyens, et la production de Laal Singh Chaddha ne lésine pas. Que ce soit pour la séquence de guerre ou pour les paysages traversés par Laal lorsque, quitté par Rupa (Kareena Kapoor), il engage sa longue course à pied dans toute l’Inde, le réalisateur Advait Chandan pose sa caméra dans des paysages spectaculaires et y anime ses plans avec l’envie et l’application explicites de bien faire.

Sans fioritures, sans en rajouter, et malgré ses grands moyens dans un rapport formel plutôt économe à l’oeuvre originale, comme s’il savait que la question de « faire mieux » ne se poserait que de manière rhétorique, Laal Singh Chaddha ne s’embarrasse pas à vouloir se distinguer. Par exemple, il refait la séquence de libération du handicap en reproduisant fidèlement sa narration et ses images : les petits harceleurs à vélo, le caillou, le fameux « cours (« Laal », en l’occurence), cours ! », le plan sur les jambes qui s’activent et brisent leur carcan métallique. Cependant, même en sachant exactement ce qu’il va se passer, l’émotion sans être neuve a toujours sa fraîcheur.

Des variations consensuelles pour un nouveau contexte 

Évidemment, le contexte historique n’est pas du tout le même. À la place de la guerre du Vietnam, on se trouve dans une phase du conflit armé indo-pakistanais. Une guerre où Laal agit comme Forrest, à la différence qu’il sauve un de ses ennemis, Balaraju "Bala" Bodi (Naga Chaitanya). Fusion du personnage de "Bubba" et de "Lieutenant Dan", celui-ci deviendra son meilleur ami, pour s’associer avec lui dans une entreprise de sous-vêtements masculins, plutôt que de pêche à la crevette. Plus tard, ce personnage, d’abord fondamentaliste religieux, embrassera une vue réformiste.

Laal Singh Chadha
Laal Singh Chaddha ©Paramount Pictures

Une autre variation notable est celle qui part de la relation, elle aussi calquée sur celle de Forrest et Jenny, que Laal entretient avec Rupa. Celle-ci rêve un instant de gloire, comme Jenny, pour finalement se retrouver sous l’emprise d’un businessman mafieux et toxique. Pas de drogue, pas d’encartage militant. Mais une matière criminelle avec laquelle la culture indienne est plus facilement loquace. Malheureusement, malgré une interprétation sans faute de Kareena Kapoor, autre grande star de Bollywood, l’arc narratif de Rupa est cruellement bien moins développé que celui de Jenny.

Ces variations, par leur contenu, affichent ainsi beaucoup moins du matériel politique et gentiment contestataire qui colore Forrest Gump. La société indienne moderne est encore structurée par de fortes instances religieuses, culturelles et politiques, et si l’écriture les évoque, elle semble composer avec certaines contraintes et interdits. Autre exemple, on assiste à une version alternative du « plagiat » du mouvement de Forrest par Elvis Presley, ici la jeune star étant Shahrukh Khan, qui pique à Laal son signature move d’ouverture de bras. Un cameo très réussi mais sur une idée forcément moins suggestive…

Aamir Khan, à la limite

Avec, souvent, sa belle photographie, hors son recours à des CGI de faible qualité et malgré un cadre sobre et conventionnel pour ses images, avec des incarnations réussies, assez de variations pour éviter une pure redite désincarnée, Laal Singh Chaddha assure le spectacle. Il faut par ailleurs remarquer la performance d’Aamir Khan qui, du haut de sa cinquantaine, incarne le personnage dans différents âges avec aisance, malgré un de-aging médiocre.

Laal Sing Chadha
Laal Sing Chaddha (Aamir Khan) - Laal Sing Chaddha @Paramount Pictures

La statue de son modèle est indéboulonnable, Tom Hanks ayant réussi une incarnation hors normes. Mais Aamir Khan réussit son personnage, avec néanmoins une différence sensible : Forrest Gump avait une allure, un port de tête et une diction qui en exprimaient beaucoup plus que ses regards. À l’inverse, Aamir Khan insiste plus sur des regards et expressions faciales diverses et très marquées, dans une version bien plus extravertie du personnage, voire une version plus handicapée mentalement, et donc une version risquée.

En outre, Laal est bien plus témoin et moins acteur de l'histoire que ne l'était Forrest, ce qui n'aide pas à tenir à distance la caricature. Il évite néanmoins, de justesse, le risque fondamental de ce registre pour un acteur (comme un grand sage l’enseigne dans Tonnerre sous les tropiques : « never go full retarded »), mais joue très franchement avec ce feu à quelques reprises.

Laal Singh Chaddha, histoire universelle bis

La réussite du film tient en grande partie à la reconstitution de ce portrait, et à ce que celui-ci traduit. Forrest Gump raconte les États-Unis et célèbre aussi en creux l’american way of life. Laal Singh Chaddha, qui peint plus en surface son contexte, se montre ainsi lui plus engageant dans le portrait universel de la pure bonté établi par le personnage principal.

Laal Singh Chaddha souhaite avant tout raconter cette histoire au public asiatique, qui n’a pas forcément vu Forrest Gump. Par ailleurs, deuxième cinéma mondial, le cinéma indien n’a pas du tout besoin des marchés occidentaux pour exister. Si le film parvient aujourd’hui sur ces marchés, c’est que, peu importe en somme le contexte culturel et historique, il y a une humanité universelle dans ce récit.

Celle-ci existe au-delà des seules conventions culturelles occidentales, et Laal Singh Chaddha la remet au jour ailleurs, avec une légèreté qui, si elle est parfois très appuyée, a quelque chose de lumineux. Preuve, s’il en fallait encore, que la fiction cinématographique transcende les différences et les frontières, et que même si cette transcendance peut parfois se montrer réductrice ou caricaturale dans sa manière, suffisamment motivée elle est toujours émouvante.

Laal Singh Chaddha de Advait Chandan, en salles le 11 août 2022. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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