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L’angle mort : les anti-héros existent aussi

CRITIQUE / AVIS FILM – « L’angle mort » est un film singulier qui aborde sous un angle original le fait de posséder un pouvoir et donne à voir un anti-héros démuni mais attachant.

Qui n’a pas rêvé d’avoir un super pouvoir ? Qui n’a pas rêvé d’être, grâce à ce super pouvoir, un héros ? Certainement pas Dominick (Jean-Christophe Folly), qui a pourtant la capacité de se rendre invisible depuis qu’il est bébé. Car pour lui, ce « cadeau de Dieu », comme il le nomme ironiquement parfois, n’est pas un enchantement, mais plutôt un poids, voire une souffrance. Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, les deux réalisateurs scénaristes qu’on a rencontrés, n’étaient « pas intéressés par la responsabilité performative que doit endosser un héros, car il y a les Avengers pour ça, mais plutôt par le pouvoir très personnel de l’invisibilité innée, qui ne passe pas par la chimie ou la physique quantique ». Ils disent même s’être « penchés avec beaucoup de sérieux sur cette question : à quoi ça peut servir d’être invisible et qu’est-ce qu’on en fait ? ».

L’invisibilité et le retour à la visibilité sont déclenchés et maîtrisés par Dominick par une technique respiratoire qui lui est propre, devant un miroir, duquel disparaît son reflet. Mais le jeune homme n’en n’abuse pas, sauf pour observer sa jolie voisine Elham (Golshifteh Farahani) sans être vu, ce qui ne risque pas d’arriver… puisqu’elle est non voyante. Car quand il était petit, il a découvert trop de choses qu’il aurait mieux fait de ne pas savoir.

Le personnage de Dominick est fascinant à plus d’un titre. Toujours en retard, jamais dans le bon tempo, Dominick ne parvient pas à être en phase avec les gens, même ceux qu’il aime. Il préfère les voir moins, jusqu’à ne plus les voir. Car Dominick n’a jamais vraiment parlé à personne de ce don, sauf à sa sœur Cynthia (Claudia Tagbo), qui tient d’ailleurs le pouvoir de son frère responsable du départ de leur père coureur de jupons. Sa compagne du moment Viveka (Isabelle Carré), qui ne saisit pas très bien pour quelles raisons Dominick ne veut pas vivre avec elle, n’est pas au courant non plus.

Les pouvoirs ne servent pas tous à sauver le monde

Ce point de vue d’appréhender un tel pouvoir est plutôt original et interpelle quant à la place au monde d’un homme aussi singulier. Une vie non vécue pleinement, comme coincée dans un angle mort, précisément. Une solitude absolue, dont le spectateur empathique a très vite conscience car la voix off de Dominick lui explique ce qu’il vit et ressent. Non pas qu’il s’en plaigne, au contraire, car il l’évoque parfois avec beaucoup d’autodérision.

Mais ce don subi, dont il a presque honte, l’isole tellement qu’il a construit toute sa vie sur une stratégie d’évitement épuisante : il se fait le plus discret possible et ne se met jamais en avant. Il travaille à l’abri des regards, refuse toute promotion le plaçant en face d’une clientèle. Le paradoxe, c’est que son incroyable don oblige Dominick à se comporter comme s’il était déjà invisible dans la société. Comme s’il pouvait réellement disparaître une bonne fois pour toutes. Comme s’il se préparait inconsciemment à ne plus jamais réapparaître, d’autant que sa technique connaît quelques bugs et lui laisse entrevoir la peur d’un impossible retour à la visibilité.

L’angle mort donne finalement à voir de façon inattendue l’errance et les atermoiements d’un anti-héros, démuni face à ce pouvoir qu’il n’utilise pas comme on serait en droit de l’imaginer, ni pour faire le bien, ni à mauvais escient. D’autant qu’il n’est pas le seul à le posséder, puisque Richard (Sami Ameziane, plus connu pour ses sketchs sous le nom de Le Comte de Bouderbala, très juste dans son premier rôle dramatique), qu’il connaît depuis longtemps, l’a aussi. Mais ce n’est parce qu’on est copains d’enfance de pouvoir qu’on reste amis quand on est adultes, et revoir Richard dans les parages, lui aussi inquiet des bugs qu’il rencontre, met Dominick très mal à l’aise. Les deux réalisateurs dévoilent aussi une partie de la vie de Richard, également seul et en charge de sa mère malade. Il n’utilise pas plus son pouvoir que Dominick, mais lui souffre clairement de n’avoir pas trouvé sa voie.

Certains ont moins de scrupules à s’en servir pour eux-mêmes, comme un magicien, alors que d’autres en font un usage plus pervers, voire mortifère. Et bizarrement, seuls les hommes possèdent ce pouvoir d’invisibilité, comme si les réalisateurs reconnaissaient, de manière inconsciente, que les femmes sont déjà suffisamment victimes d’invisibilité dans notre société. Seuls les détenteurs comprennent pourquoi un homme se promène nu dans la rue : c’est parce qu’il n’a pas pu rentrer chez lui après son invisibilité, et les nombreux bugs ont l’air de vouloir provoquer cet effet. On voit de fait beaucoup Dominick nu, lorsqu’il est invisible. Tel un nouveau-né, sans artifice, il semble au plus près de la vérité de son âme. C’était d’ailleurs la condition sine qua non pour les réalisateurs lorsqu’ils ont choisi le comédien principal : « la nudité n’est pas érotique mais mythologique, comme la nudité d’Hercule dans ses travaux et Jean-Christophe Folly est un comédien sensible et profond, qui voyait l’évidence de la chose et a considéré sa nudité comme un costume, en confiance totale ».

L’autre position, que Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard (par ailleurs compositeur de la musique) revendiquent comme politique, était de « trouver absolument un acteur noir, ce qui est très compliqué en France aujourd’hui, car mon frère dans l’ordre narratif doit avoir une autre couleur que moi ». L’angle mort se révèle donc un film surprenant, d’une grande beauté et d’une douce poésie, qui interroge aussi le spectateur qui peut parfois se sentir invisible dans sa propre vie : comment envisager de sauver le monde alors qu’il faut d’abord se sauver soi-même ? Comment affronter et mener à long terme une vie bâtie sur des mensonges et des stratégies d’évitement ? Et enfin, comment faire pour y mettre fin ?

 

L’angle mort de Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, en salle le 16 octobre 2019 –  Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

Qui n’a pas rêvé d’avoir un super pouvoir ? Qui n’a pas rêvé d’être, grâce à ce super pouvoir, un héros ? Certainement pas Dominick (Jean-Christophe Folly), qui a pourtant la capacité de se rendre invisible depuis qu’il est bébé. Car pour lui, ce « cadeau de Dieu », comme il le nomme ironiquement parfois, n’est pas un enchantement, mais plutôt un poids, voire une souffrance. Patrick-Mario Bernard et Pierre Trividic, les deux réalisateurs scénaristes qu’on a rencontrés, n’étaient « pas intéressés par la responsabilité performative que doit endosser un héros, car il y a les Avengers pour ça, mais plutôt…

Conclusion

Note de la Rédaction

"L'angle mort" est un beau film sur un anti-héros touchant, encombré d'un pouvoir dont il ne sait que faire, et qui s'interroge pour mieux vivre avec.

Note spectateur : 4.6 ( 1 notes)
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