L'Ennemi : l'art délicat et risqué du doute

L'Ennemi : l'art délicat et risqué du doute

CRITIQUE/AVIS FILM - Jérémie Renier et Alma Jodorowsky illuminent un film handicapé par sa forme trop elliptique et le traitement de son idée, intéressante a priori mais qui s'effrite à mesure que "L'Ennemi" se découvre.

L'Ennemi : un film pour un cauchemar

Après le très réussi Noces, à ce jour plus grand succès du réalisateur Stephan Streker, ce dernier est de retour avec L'Ennemi, drame librement inspiré d'un fait divers belge retentissant. En novembre 2013, l'homme politique Bernard Wesphael est accusé du meurtre de sa femme, retrouvée asphyxiée dans un hôtel d'Ostende, ville et station balnéaire de la mer du Nord. Suicide ou meurtre, l'enquête ne tranchera pas, et après plusieurs mois en détention provisoire et un procès à l'autome 2016, Bernard Wesphael est acquitté au bénéfice du doute.

L'Ennemi
L'Ennemi ©BAC Films

C'est cette notion de doute que Stephan Streker place au centre de ses motifs, en relatant donc un même événement. Louis Durieux (Jérémie Renier) est un homme politique belge charismatique, jeune et populaire, promis à de hautes fonctions. Mais lors d'une nuit passionnée et arrosée à Ostende, il retrouve sa femme Maeva (Alma Jodorowsky) morte, un sac plastique autour de la tête.

Que s'est-il passé ? Lui-même ne le sait pas, ne s'en souvient pas, ou alors fait semblant. Tout en ellipses et en flashbacks oniriques, L'Ennemi capte avec souvent une jolie photographie une forme de parenthèse cruelle, un drame bien réel mais qui échappe à tous.

Une grande performance de Jérémie Renier

À la fois protagoniste et antagoniste de L'Ennemi, Jérémie Renier accroche un nouveau rôle ambigu et sombre, après Slalom et Albatros. On sent que l'acteur, sous sa blondeur et ses yeux à l'origine angéliques, s'est lancé dans une exploration du mal, de l'imperfection, et de la violence intérieure dont l'homme ne se débarrassera jamais. Il est quasiment de tous les plans. Seul lui a la clé de la mort de Maeva et, étant donné sa fonction et sa popularité, il semble alors plus à même d'être cru qu'un plus simple justiciable.

En détention provisoire, il partage sa cellule avec un détenu, Pablo, qui se dit d'abord coupable de trafic de stupéfiants. Des séquences réussies pour une relation qui s'établit entre les deux hommes, et définit encore un espace de confidences. Mais quelle est, encore, la part de mensonge et quelle est celle de la vérité ?

L'Ennemi
Louis Durieux (Jérémie Renier) - L'Ennemi ©BAC Films

Jérémie Renier réussit avec brio sa performance d'individu énigmatique, écrasé par un amour sincère, sincère comme semble l'être son absence de souvenir. Il n'exclut jamais avoir peut-être commis la mort de Maeva, mais comme il se dit aussi - et on le croit longtemps - incapable de l'avoir fait. Incarner le doute n'est pas la mission la plus simple, et l'acteur s'en tire à merveille.

Mais accroché à un personnage irrémédiablement enferré dans le doute, et sans mise à distance de la mise en scène, le spectateur s'y retrouve aussi...

Un film sans cheminement

On peut se demander quel est le premier objectif de Stephan Streker. Documenter par un drame intime un fait divers ? Explorer une masculinité toxique ? Offrir une réflexion sur le bien et le mal ? Sans doute un peu de ces différentes perspectives, mais pour faire leur synthèse L'Ennemi pèche en grand par l'absence d'une véritable enquête. Que celle-ci soit judiciaire, psychologique, ou qu'elle porte sur la narration même de l'histoire - Jérémie Renier est de fait le faux et non-fiable narrateur du film -, la dimension d'investigation n'existe pas dans L'Ennemi.

L'Ennemi
L'Ennemi ©BAC Films

Si les ellipses et la mise en en scène du doute constituent un objet de cinéma intéressant, il manque cruellement un sens, une direction à cette histoire. D'où, en conséquence, l'inutilité des interventions des personnages secondaires comme celle de son avocate (Emmanuelle Bercot) ou de son fils (Zacharie Chasseriaud). Ces deux comédiens font le job, mais leurs personnages devraient créer la distance nécessaire pour une analyse plus fournie du parcours de Louis, ce qui ne fonctionne malheureusement pas.

Le doute dissolu dans un film incomplet

Qui est L'Ennemi ? Il est tout le monde, en chacun de nous, il est cette part de noirceur et de violence dont personne ne peut jamais entièrement se débarrasser. Le film de Stephan Streker tend vers cette affirmation et s'y arrête. En choisissant de laisser toute la matrice morale de son film au personnage de Louis Durieux, le réalisateur oublie de caractériser plus clairement le personnage de Maeva, figure presque spectrale et, à l'inverse, développe plus intensément celui de Pablo.

À côté de Jérémie Renier, Félix Maritaud livre ainsi l'autre grande performance du film, tout en énergie nocive et duplicité. Deux hommes, deux détenus dans la vie réelle comme détenus dans leurs mensonges, que tout oppose, mais qui se retrouvent dans la contemplation solitaire de leurs crimes, les réels et les supposés.

Finalement, L'Ennemi est-il ne visée du mal dans ce qu'il a de plus intime, de plus personnel ? Il y a cet accent, mais sans plus de fondements à son intention, cet accent ramène uniquement à une perception elliptique du drame. En effet, alors que le film se propose de percer à jour un mystère, il finit par entièrement se mouler autour de la personnalité de Louis Durieux et de son seul conflit intime, pour finalement s'arrêter à une sensation confuse de l'expérience, pas désagréable au demeurant. On reste malheureusement et néanmoins sur sa faim, malgré une très belle interprétation de son acteur principal et une peinture aussi charmante qu'angoissante d'Ostende.

L'Ennemi, de Stephan Streker, le 26 janvier 2022 dans les salles. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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