Les Amours d’Anaïs : chronique du désir d'une jeune femme formidable

Les Amours d’Anaïs : chronique du désir d'une jeune femme formidable

CRITIQUE / AVIS FILM - On a vu "Les Amours d'Anaïs" de Charline Bourgeois-Tacquet, une jolie variation sur le thème du triangle amoureux avec une très belle performance d'Anaïs Demoustier. Un premier film qui témoigne d'une harmonie artistique précieuse entre les deux femmes, et qui en appelle d'autres.

Les Amours d'Anaïs : si proche et loin du genre

Il faut en convenir, on le sait déjà, Anaïs Demoustier est une actrice formidable. Mais l’a-t-elle déjà été autant ? Anaïs, c’est aussi le prénom de son personnage, est une tornade. Une jeune femme, à peine trente ans, qui court, qui tourbillonne, qui aime sans retenue, sourit à tout, ne revient jamais sur hier. Au diable donc la mélancolie, la contemplation, la langueur dans lesquelles le cinéma d’auteur français, on pourrait même dire le cinéma romantique, se complaît parfois trop. Le film de Charline Bourgeois-Tacquet Les Amours d’Anaïs, à bien des égards, est presque à mettre dans un genre inédit qui serait le film d’action amoureux.

Anaïs travaille un peu dans l’édition, mais elle est tête en l’air, elle a une thèse sur les bras qu’elle ne finit pas et un amoureux qu’elle fuit, l’air de rien. Ce qu’aime Anaïs, c’est la passion amoureuse, le désir, la vitesse, les rencontres dans le milieu dans lequel elle vit, celui en l'occurence du Paris lettré. Elle rencontre d’abord par hasard Daniel (Denis Podalydès), un éditeur de renom, avec qui elle a une aventure. Mais elle découvre vite, avant de la rencontrer, sa femme Émilie, une écrivaine. Ces deux femmes ne vivent pas sur le même rythme, ne sont pas au même moment de leur vie, mais leur attirance mutuelle va vite devenir une passion obsédante et révélatrice.

Les Amours d'Anaïs
Les Amours d'Anaïs ©Haut et Court

Courir, danser et aimer

Depuis un Paris qui la submerge et menace de l’étouffer, où elle est objet de désir, Anaïs se rend en Bretagne pour un colloque littéraire dans l’unique but de rencontrer Emilie. Anaïs va vite, elle court vite, monte les escaliers en courant, et elle aime vite, pleinement, intensément, tant pis pour ceux qui ne suivent pas son rythme, son premier amoureux du film et puis Daniel, qui ne tiennent pas la cadence. Désirée à Paris mais s'y soustrayant, elle devient désirante dans la campagne de Guingamp, fascinée et sous le charme solaire d'Émilie. On suit Anaïs et on ne veut pas la lâcher, quitte à lui passer tous ses petits mensonges, ses manquements à la bienséance et son égoïsme, ce dernier lui étant trop salutaire pour qu'on lui reproche vraiment.

Ce qui va calmer sa course, ralentir sa jolie frénésie, c’est sa rencontre avec Émilie où se dessine un apaisement, une paix des cœurs et des corps mise en scène avec grâce par Charline Bourgeois-Tacquet. Une des qualités du film Les Amours d’Anaïs est que, tout en s’inscrivant dans des thématiques et des codes vus depuis Marivaux jusqu'à Rohmer et Desplechin, inspirations assumées, il est d’une modernité parfaite, avec un attrait prononcé pour le jeu et sans le goût de poussière qui teinte souvent ce genre. C’est admirable en soi, et ça l’est d’autant plus pour un premier long-métrage.

Formidable encore est la relation entre une actrice qui confirme encore son talent et son statut, et une réalisatrice qui se révèle avec éclat. Véritable muse pour Charline Bourgeois-Tacquet, cette dernière semble avoir trouvé en Anaïs Demoustier la clé de mille portes de cinéma. Après son court-métrage Pauline asservie, qui témoignait d'une relation artistique naissante, la réalisatrice sublime son actrice et celle-ci lui rend bien en faisant virevolter son film.

Les Amours d'Anaïs
Les Amours d'Anaïs ©Haut et Court

Un premier film qui maîtrise son ambition

Valeria Bruni-Tedeschi est elle aussi parfaitement juste, avec ce personnage d’écrivaine où se lit une douce mélancolie, une forme de retenue supérieure sans être arrogante, détentrice d’une expérience de vie qu’Anaïs n’a pas encore. Néanmoins dans leur relation, sublimée par une séquence d’amour physique très réussie, existe une forme d’anomalie, une impossibilité qui va apporter une touche finale de gravité émouvante au film. Mais cette gravité, plutôt qu’une résignation ou une tristesse, serait plutôt la révélation d’un amour supérieur. Il y a là, sans opposition au masculin, une célébration du féminin, une mise en exergue d’un lien unique dont la contemplation est heureuse. Et on trouve dans ces deux séquences une très belle intention cinématographique, pour un film qui par ailleurs ne semble pas - certains penseront à regret - trop s'en soucier.

Alors que le film aurait pu garder son rythme très enlevé de sa première partie, s'appuyer sur ses situations comiques et s'y tenir, il évolue vers plus de profondeur dans sa deuxième partie. Et parce qu'il parvient toujours à fuir le piège futile qui se tend sur son chemin, Les Amours d'Anaïs se donne une identité propre, un style où il y a de la fraîcheur et de l'inédit, s'offrant aussi une belle couleur musicale avec le génial Bette Davis Eyes de Kim Carnes, qui va autant à Anaïs qu'à Émilie.

Les Amours d’Anaïs est une histoire qui commence par un ascenseur qu’Anaïs ne prend pas. Par claustrophobie, figure ici d’une peur de l’engagement qui se confondrait en enfermement. Véritable politique intime ou crainte immature de l’avenir et des routines qui le menacent ? C’est à décider, mais sachez que ce beau film conduit son héroïne vers un autre ascenseur. Le prendra-t-elle ?

Les Amours d'Anaïs de Charline Bourgeois-Tacquet, en salles le 15 septembre 2021. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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