MENU
Accueil > Critiques > Critiques Cinéma/VOD > Les Éblouis : entre deux mondes
ABONNEZ-VOUS À CINESERIES SUR FACEBOOK

Les Éblouis : entre deux mondes

CRITIQUE / AVIS FILM – « Les Éblouis » décrit brillamment, par le prisme d’une adolescente rebelle, le processus bien huilé de l’embrigadement sectaire subi par sa famille. Film puissant et pudique, inspiré de l’histoire personnelle de la réalisatrice Sarah Suco.

Les Eblouis, le premier long-métrage de Sarah Suco, sort opportunément quelques semaines avant le transfert de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) au Ministère de l’Intérieur français, alors qu’elle était rattachée depuis 2002 au Premier Ministre. Cette décision regrettable risque de remettre en question son utilité dans l’observation du phénomène sectaire et la répression par les pouvoirs publics de nombreuses dérives sectaires. Car ces dérives sont encore très présentes en France, aussi bien dans les nouvelles psychothérapies de bien-être ou de rebirth, que sous la forme de communautés religieuses ou charismatiques, comme celle dans laquelle la famille de la réalisatrice a vécu pendant dix ans.

On sait bien que les premiers films sont souvent inspirés de l’intime des cinéastes, mais dans Les Éblouis, on ne se demande jamais à quel point l’histoire de Camille (Céleste Brunnquell) rejoint celle de Sarah Suco. Car on est vite embarqué aux côtés de la jeune fille, sans temps morts. On vibre tellement avec ce personnage qu’on n’a pas le temps de se poser la question. C’est seulement à la fin, en voyant que le film est dédicacé à ses frères et sœurs, qu’on revient à la réalité glaçante. La réalisatrice, rencontrée aux côtés de Jean-Pierre Darroussin et Éric Caravaca, dit avoir « pris du temps et choisi de collaborer avec le scénariste Nicolas Silhol, grâce auquel elle a pu faire des choix et raconter des choses précises, sans être complètement droguée par ses souvenirs et ses douleurs. Elle ne voulait pas faire un documentaire sur la dérive sectaire, mais bien un film romanesque, à hauteur d’enfant, avec suffisamment de complexité dans le lien avec les parents ».

Ce que montre parfaitement Les Éblouis, attachant le spectateur empathique aux pas de cette famille, ce sont les rouages des sectes. Toutes utilisent les mêmes techniques de séduction, d’emprise, de soumission, d’infantilisation et d’abus envers des êtres plus fragiles que d’autres. Sans parler des procédés d’éloignement systématique de ceux qui ont un jugement plus impartial, jusqu’aux faux souvenirs induits de viol par les pères ou les grands-pères. Et on sait que le pouvoir de persuasion des gourous mène parfois aux suicides collectifs de grande ampleur.

Choisir entre ses parents défaillants et sa fratrie en danger

Car la question que soulève avec émotion Les Éblouis, c’est précisément le cas des enfants embrigadés aux côtés de leurs parents. Comment ceux-ci peuvent-ils à ce point mettre en danger les membres de leur famille qu’ils aiment pourtant plus que tout ? Voir ce couple croyant et très aimant formé par Christine (Camille Cottin) et Frédéric (Éric Caravaca), les parents de Camille, se laisser happer dans cette communauté par celui que ses moutons appellent Le Berger (Jean-Pierre Darroussin) est absolument sidérant. L’acteur reconnaît d’ailleurs que son personnage charismatique « possédait quand même une part périlleuse dans l’emprise et la façon de se lâcher, et nécessitait un dosage à construire, avec une mesure à découvrir sur le moment, sans trop bien en connaître les limites ».

Le film donne à voir le regard de Camille empli d’amour, autant surpris et déçu sur ses parents défaillants, que totalement enveloppant sur ses frères et sœurs. Au lieu d’être cette adolescente qui rit, tombe amoureuse et aurait dû se contenter de traverser cette étape de sa vie avec légèreté et sans responsabilité, elle ne va avoir d’autres choix que de grandir plus vite que prévu, se rebeller et réagir comme une véritable louve pour sa fratrie. Les protéger avec beaucoup de courage des mauvais choix de leurs parents. Les Éblouis porte finalement un regard sur l’instinct animal que chacun possède, sur cette petite voix intérieure et cette présence d’esprit qui alertent sur la sensation d’une anormalité et déclenchent la résistance. Pour Sarah Suco « tout le parcours de Camille consiste à réussir à nommer les choses, qu’elle refuse de voir ou n’est pas en capacité de voir. Car la parole et le langage sont des éléments très forts dans les dérives sectaires, les mots sont fourvoyés et perdent leur sens ».

Grâce à de puissantes métaphores, le film évoque subtilement l’effet induit par un éblouissement, tel celui provoqué par le soleil ou une lumière trop forte, sur les yeux de personnes trop sensibles. Elles ne voient alors plus certaines choses, ne distinguent plus correctement le bien du mal, se fourvoient. Et pour peu qu’on leur indique le mauvais chemin, elles le prennent sans réfléchir et avec la meilleure volonté, guidées en confiance par les manipulateurs. D’ailleurs, pourquoi douter, quand tout ce qui les entoure ne ressemble qu’à l’amour, l’entraide, la bienveillance ?

Aveuglés par les propos, les rites et la solidarité prônés par cet homme de pouvoir, tantôt mielleux, tantôt colérique, les parents vulnérables ne voient pas ce que Camille, son frère ou ses grands-parents maternels voient : du vent, du mensonge, du pouvoir. Ils se sentent protégés par le Seigneur, et le père, avec une certaine lâcheté, laisse sa famille tomber sous l’emprise du Berger, qui s’érige de plus en plus en maître de leur vie. Éric Caravaca a aimé interpréter « la complexité de son personnage de père, qui n’est ni un mec complètement envoûté par cette religion, ni un père abandonnant, capable d’aimer ses enfants mais en même temps de les oublier ». La réalisatrice met très bien le doigt sur la complexité des relations humaines et des sentiments. Elle ne cède jamais au manichéisme et reste toujours brillamment sur le fil du jugement, envers chacun de ses embrigadés. Les Éblouis se révèle donc un premier film d’une grande pudeur, avec un casting parfait et un récit prenant aux tripes. Un vrai coup de maître.

 

Les Eblouis de Sarah Suco, en salle le 20 novembre 2019. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

Les Eblouis, le premier long-métrage de Sarah Suco, sort opportunément quelques semaines avant le transfert de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) au Ministère de l'Intérieur français, alors qu’elle était rattachée depuis 2002 au Premier Ministre. Cette décision regrettable risque de remettre en question son utilité dans l’observation du phénomène sectaire et la répression par les pouvoirs publics de nombreuses dérives sectaires. Car ces dérives sont encore très présentes en France, aussi bien dans les nouvelles psychothérapies de bien-être ou de rebirth, que sous la forme de communautés religieuses ou charismatiques, comme celle…

Conclusion

Note de la Rédaction

"Les Éblouis" est un film pudique et puissant qui aborde la résistance d'une jeune fille embrigadée dans une communauté sectaire aux côtés de ses parents.

Note spectateur : 5 ( 1 notes)
Voir aussi
Marriage Story : sublime autopsie d’un divorce

CRITIQUE / AVIS CINÉMA - Deux ans après le très moyen "The Meyerowitz Stories" sur Netflix, Noah Baumbach revient sur la plateforme américaine pour un nouvel essai beaucoup plus convaincant. "Marriage Story" suit un couple en pleine séparation et risque de vous faire chavirer.

Exprimez vous !
Copyright © 2019 cineserie.com. Tous droits réservés. Un site E-borealis