Les Héroïques : un drame poignant pour la révélation d'un grand acteur

Les Héroïques : un drame poignant pour la révélation d'un grand acteur

Présenté et acclamé au Festival de Cannes 2021, "Les Héroïques" est le premier long-métrage de Maxime Roy. Un film qui raconte avec précision et poésie un drame social, intime et familial, en explorant la thématique de l'addiction, de la paternité et de la marginalité. Un film dur mais réussi, et sublimé par une performance inoubliable de François Créton.

Au coeur de la tempête

On aimerait pouvoir voir et vivre Les Héroïques avec la patience que les sujets du film peuvent demander. Les addictions, la paternité, la précarité et la solitude, autant de thèmes sensibles et potentiellement effrayants dont s'est saisi avec force Maxime Roy pour son premier long-métrage. Il se saisit de ses thèmes comme son film saisit ses spectateurs, avec urgence, proximité et néanmoins délicatesse. Et pour développer ses thèmes, le réalisateur se repose sur un acteur principal formidable, François Créton, aperçu ici et là récemment, notamment dans la saison 8 d'Engrenages et dans la partie 2 de Lupin. Des apparitions sans aucune mesure avec sa performance à la fois sombre et solaire de son personnage de Michel dans Les Héroïques.

Les Héroïques s'ouvre sur un long monologue d'un homme à un groupe de parole des Alcooliques Anonymes. Cadré sur un visage marqué par des années d'addiction, Michel explique son parcours, sa difficulté à accueillir son nourrisson, dont il vient de se séparer de la mère. Il l'aime encore, il veut bien faire mais il n'y arrive pas. Il y a aussi son premier fils, Léo, à peine majeur. Et lui, Michel, qui ne parvient pas à joindre les deux bouts, qui dort dans une cave et survit au jour le jour. "Je voudrais venir un jour et ne pas être clean, de toutes façons à quoi ça sert ? Je ne suis pas un mec clean." Ce monologue est terrible, hypnotique, et la performance de François Créton déjà sublime.

Les Héroïques
Les Héroïques ©Pyramide Distribution

En trois minutes et quelques secondes, dont la violence donne un ressenti de longueur bien plus long, tout le film est posé : dans ce monde hostile où se débattent des grandes solitudes, Michel va essayer de se relever, de s'occuper de ses proches - qui le fuient - et d'être heureux. Il part de très loin, et Les Héroïques prend ses spectateurs par la main pour lui faire suivre son chemin vers la rédemption, vers une renaissance. Un cheminement difficile commence alors, celui de l'abandon des addictions et la prise de responsabilités. Va-t-il y parvenir ?

Une histoire de passation pour renouer les liens de la société

Maxime Roy et François Créton ont fait ce film ensemble, de son écriture à son tournage, en partant d'un premier court-métrage tourné ensemble et déjà sur le même thème : Beautiful Loser. L'acteur trouve ici un rôle de fiction qu'il nourrit néanmoins de ses propres expériences. Tatoué, amaigri, sali, il incarne un marginal dont la bonté et la sensibilité s'expriment maladroitement dans une société composée de solitudes. Il y a son ex Hélène (Clotilde Courau) et mère de leur nouveau-né, elle aussi isolée et fatiguée, son père Claude (Richard Bohringer), aigri et gravement malade, avec qui il n'arrive pas à communiquer.

Réparer ce lien, prendre acte du passé, c'est se tourner vers un futur, et c'est ce que veut montrer Les Héroïques. Être un homme, devenir un père et ne plus n'être qu'un enfant, c'est ici une imprécation à se lier à l'autre, à le prendre en charge, à construire ensemble une société. Les Héroïques, par la grâce de son récit, parvient en effet à dresser un portrait d'une société à bout, épuisée par ses difficultés et l'infinie solitude de ses individus.

Les Héroïques
Les Héroïques ©Pyramide Distribution

À la fois clown qui s'exprime en verlan, marginal à la dégaine suspecte sur sa moto et sous son blouson brodé "Loser", père gaffeur et amoureux sincère, Michel propose une version moderne, authentique et tragique du "syndrome de Peter Pan". Il agit avec son fils Léo (Roméo Créton, véritable fils de François) comme s'ils avaient le même âge, partageant des joints et s'inscrivant dans une dynamique punk qui ne présage rien de bon. Les femmes autour de lui, Hélène et Josiane, la compagne de son père (Ariane Ascaride), n'ont qu'un mot à lui dire : "grandis !".

À 53 ans, il serait en effet temps, mais peut-être est-il déjà trop tard. C'est ce qu'on craint lorsque Michel, désirant retrouver du travail dans la mécanique, refuse de prendre une formation, n'acceptant pas à ce moment ce qui lui apparaît être une infantilisation. Il est l'enfant battu d'un père violent, lui-même un père qui n'assume pas sa responsabilité, un amant éconduit, il est un homme terriblement seul. Alors, quand il s'assoit à côté de son père malade, et que s'égrènent à la télévision les paroles de "Mon vieux" de Daniel Guichard, la douceur de cette humanité écrase tout le cynisme et l'individualisme, les deux grandes valeurs du 21e siècle.

Un drame poignant d'où naît une grande poésie

Le propos de Les Héroïques est sec, aride, sans les artifices de cinéma qui servent à créer de la distance : très peu de musique, pas de grands plans qui mettraient les acteurs ou le réalisateur au-dessus de leur sujet. Dans ce drame intime et familial filmé droit dans les yeux et à hauteur d'homme, le réalisme transpire de toutes parts et serre le coeur des spectateurs. Mais il y a une immense poésie, qui emprunte sa modernité à celle de Les Fleurs du mal de Baudelaire et à l'attitude rock décadente que balade Michel. Avec son corps, sa voix, sa tension et sa fatigue, François Creton compose un astre noir qui paradoxalement illumine un quotidien désespéré. Génie de l'écriture et de l'interprétation, Michel est à la fois la noirceur du film et sa lumière.

Les Héroïques
Les Héroïques ©Pyramide Distribution

On retient deux séquences qui s'autorisent formellement une envolée poétique. Deux trajets en voiture où le soleil perce enfin. Une première séquence où Michel découvre la chanson "Kid" d'Eddy de Preto, chanté par son fils, et prend en plein coeur sa critique de la virilité. Une seconde, à la fin, où Michel, Léo et Jean-Pierre (Patrick d'Assumçao), seul ami de Michel, sourient ensemble sur une chanson d'Eddy Mitchell. Deux Eddy qui dessinent deux mondes différents, deux mondes que Michel ne comprenait pas mais auxquels il s'ouvre alors. Comme rassuré d'être, dans ces voitures, en route avec d'autres vers la même direction, il est enfin pleinement au monde. Michel n'est plus seul, Michel va s'en sortir, et Les Héroïques trouve enfin sa lumière. Et tous ces personnages, les héroïques en question, sont en chemin pour trouver la leur.

Les Héroïques de Maxime Roy, en salles le 20 octobre 2021. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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