L'Ordre des médecins : un médecin n'en demeure pas moins un fils

L'Ordre des médecins : un médecin n'en demeure pas moins un fils

CRITIQUE FILM - Pour son premier film "L’ordre des Médecins" le réalisateur David Roux s’est inspiré de son histoire familiale et évoque avec délicatesse le sujet difficile de la maladie qui touche aussi les familles de médecins.

Comme son titre ne l’indique pas, L’Ordre des Médecins n’aborde pas d’éventuelles fautes professionnelles médicales qui feraient l’objet de l’intervention du la fameux organisme. Le réalisateur David Roux illustre plutôt une remise en ordre plus intime, en rapport avec la foi en son serment, que Simon (Jérémie Renier), pneumologue, va être amené à faire. David Roux donne ainsi à voir un grand professionnel entièrement dédié à son travail, qui s’est forgé une carapace par rapport à ce qu’il ressent. Pour garder la tête froide en toutes circonstances, il s’efforce de conserver une bonne distance dans son rapport à la mort et aux risques encourus par ses patients. Homme de principes auxquels il semble ne jamais déroger, il apparaît dur et exigeant envers ses collègues et les internes, à qui il transmet son savoir-faire mais aussi son savoir-être. Comme à Agathe (Zita Hanrot), qui a bien du mal à ne pas être impliquée émotionnellement par ce que traversent ses patients.

Le réalisateur a certes un peu forcé le trait en présentant un portrait du médecin un peu brut de décoffrage, sans nuances. Sans doute pour mettre en exergue les changements dont il va faire l’objet. Reconnu par ses pairs, dédié à son métier, tel un sacerdoce, on comprend que cette rudesse dépasse le cadre professionnel. Il est ainsi très peu disponible pour rendre visite à sa mère Mathilde (Marthe Keller), son père (Alain Libolt), sa sœur Julia (Maud Wyler) et ses neveux. Mais la récidive du cancer de Mathilde va tout faire basculer et fissurer peu à peu, à son insu, la bulle de protection de Simon. Cette maladie avait déjà bien ébranlé la famille, qui n’est pas prête à l’affronter à nouveau. Et ce sont précisément les conséquences quasiment imperceptibles et du ressort de l'inconscient, de cette nouvelle qu’il est passionnant de constater chez Simon.

Car évidemment dans ce cas, le jeune homme ne peut pas se contenter de revêtir son armure habituelle. Il n’est plus seulement un médecin, il redevient un fils, un frère, un oncle sur qui tout le monde semble compter. Pour rassurer, comprendre, expliquer, encourager. L’attente des membres de la famille est encore plus forte et la déception encore plus grande de n’être pas le héros, le sauveur ultime. On lui demande de l’espoir quand lui, mieux que quiconque, saisit la gravité de la maladie et l’ampleur des dégâts.

L'impuissance du médecin renforce la douleur du fils

L’Ordre des Médecins montre donc subtilement l’écartèlement de Simon, l’acceptation de son impuissance et la colère qu’elle engendre, en profonde contradiction avec ce qu’il décidait jusqu’à présent pour ses propres patients. C’est sans aucun doute parce que le réalisateur a pris son propre frère pour modèle de Simon, qu’il parvient remarquablement à saisir le ressenti du jeune médecin. Il montre très bien sa prise de conscience concrète de ne pas être dépositaire du pouvoir de la vie sur la mort. Car Simon a finalement très peu de pouvoir, si ce n’est celui de faire confiance, d’accepter le diagnostic et les solutions de ses collègues. À peine peut-il leur suggérer une nouvelle opération même s'ils sont réfractaires ou décider lui-même de procéder à d’autres examens.

Puis vient le moment des adieux et du rassemblement autour de la malade et du renforcement du lien familial à un moment charnière, celui de la perte du socle même de cette famille. D’autant que le film ne fait pas l’impasse sur la peur de mourir de Mathilde, et montre en cela son courage, sa lucidité et son humanité. Cette épreuve qui craquelle la couche d’insensibilité dont s’était revêtu Simon, le laisse un temps à vif. Mais elle lui permettra aussi de transformer sa façon de se comporter avec les patients et d’accepter leur liberté et leurs choix, notamment celui de décider de ne pas se soigner.

Pour certains spectateurs, surtout s’ils ont eux-mêmes traversé cette épreuve, il sera peut-être difficile de voir ce film. Mais grâce à la caméra de David Roux, qui ne lâche pas d'une semelle le personnage de Simon, le spectateur pourra rester axé sur lui et tenter de faire abstraction de sa propre émotion. Car L’Ordre des Médecins dresse avant tout et sans pathos le portrait touchant d’un médecin, qui a oublié qu’il était aussi un fils et un homme et qui retrouve enfin sa place.

 

L'ordre des médecins de David Roux, en salle le 23 janvier 2019. Ci-dessus la bande-annonce.

 

 

 

 

 

 

 

Voir aussi

Peter von Kant : un hymne magistral et bouleversé à l'amour et au cinéma

Peter von Kant : un hymne magistral et bouleversé à l'amour et au cinéma

CRITIQUE / AVIS - FILM : Film très personnel, adaptation autant qu'hommage au réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder, concentré de références esthétiques et vertige de cinéma, "Peter von Kant" de François Ozon est un film total. Il ne s'autorise ainsi aucun compromis, conscient sans doute d'être parmi les plus grands films français de ces dernières années.