Mauvaises herbes : quand la confiance va, tout va

Mauvaises herbes : quand la confiance va, tout va

CRITIQUE FILM - Avec « Mauvaises herbes » Kheiron transforme l’essai réussi de "Nous trois ou rien" grâce aux mêmes ingrédients pêchus : sa présence, une inspiration personnelle, des dialogues percutants et drôles et des personnages attachants.

Kheiron, à la fois réalisateur, scénariste et acteur principal, a placé d’emblée la barre et les références très hautes pour son second long-métrage Mauvaises herbes, puisqu'il cite rien de moins que... Victor Hugo ! « Il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs ». On avoue avoir eu un peu peur que sa démonstration dégouline de trop bons sentiments et de dialogues mielleux… Finalement non, pas tant que ça. On a même été agréablement surpris, car le punch de l’humoriste fait mouche et le sourire attachant du personnage qu’il compose se transforme souvent en un rire grinçant à souhait, et parfois assez inattendu. Autodérision et réflexions sur l’éducation et la transmission semblent aller de mise pour Kheiron, ancien éducateur et médiateur.


Les premières images posent les prémices de la vie d’orphelin de Waël enfant (Aymen Wardane) et de ce que son pays et sa famille ont subi. La débrouillardise, la malice et l’instinct de survie du petit garçon suscitent évidemment l’empathie et forcent le respect. De fait, on ne peut qu’être conquis lorsqu’on le retrouve vingt ans plus tard en France, formant un duo d’arnaqueurs avec Monique (Catherine Deneuve). Ces petits magouilleurs vivant de petits larcins sont très attachants, et leur lien indéfectible.

Alors quand leur cible de simulacre de vol à l’arraché se retrouve être Victor (André Dussollier), qui ne se fait pas avoir, on sent que les deux compères vont passer un mauvais quart d’heure. Ils se font en effet gronder et punir comme des enfants, et n’ont d’autre choix que d’accepter le marché que leur propose Victor, vieille connaissance de Monique. Un chantage pas bien méchant mais suffisamment impliquant pour que la vie de Waël soit impactée. Car Victor est à la tête d’une association de quartier, qui organise des stages obligatoires pour remettre d’aplomb des jeunes momentanément exclus du système scolaire - car trop absents ou quasi-délinquants. Waël doit ainsi remplacer pendant une journée un animateur absent quand Monique doit aider Victor au secrétariat.

La confiance est la clé de toute relation

Mauvaises Herbes est un joli film qui aborde la façon dont se créent les relations entre des personnes qui ne se connaissent pas et sont obligés d’être ensemble. Peu à peu, le parcours et les méthodes atypiques du jeune homme vont lui permettre d’apprivoiser la petite bande, transformant l’injonction d’être présent en plaisir. Tout n’est pas si simple et prendra plus qu’une journée, mais Waël a plus d’un tour dans son sac et use de son incroyable tchatche. Tel Shéhérazade, il tient en haleine la petite bande avec ses histoires.

Il développe de multiples stratagèmes pour se faire respecter et développer chez les jeunes l’empathie, la solidarité et l’envie de se sentir concerné par son prochain et de l’aider. Car chacun a sa propre histoire et est confronté à des problèmes plus ou moins graves, que Kheiron aborde l’air de rien : discrimination, douance, chantage, conflits entre bandes rivales, drogue, pédophilie… Tandis que les scènes en flash back de sa vie de petit garçon viennent souligner opportunément tout ce à quoi doit faire face Waël au présent.

Le regard que chaque jeune porte sur les autres va évidemment changer. Bien sûr le procédé n’est pas nouveau de positionner dans un groupe un étranger, qui va permettre de souder tout le monde autour de lui, et non contre lui. Mais dans Mauvaises Herbes, on prend un réel plaisir à voir Waël tenter des trucs et transmettre ses ruses et conseils tout en se faisant chambrer et en se plantant parfois. Car l’expérience est de part et d’autre, ce qui crée une forme originale d’équilibre. Waël est fin observateur et un sacré caméléon qui a passé sa vie à s’adapter aux autres. C’était la plupart du temps pour sauver sa peau, mais ce qui est intéressant dans le film, c’est qu’il va lui aussi se transformer et affronter désormais le monde sans l’esquiver. A ce titre, nul doute que Mauvaises Herbes pourrait être montré dans les collèges et lycées, en exemple de ce qui peut être fait grâce à la confiance et à l’entraide, quand il y a besoin de modifier des comportements irrespectueux ou de régler des problèmes.

Même si on est un peu lassé de voir André Dussollier dans ce type de rôle sirupeux, il y a du plaisir à voir Catherine Deneuve en arnaqueuse au grand cœur. Elle est parfaite en bienfaitrice qui a transmis à Waël une confiance sans faille, qu'il peut désormais lui aussi transmettre, dans une belle chaîne d’humanité sans fin. Car si, pour paraphraser Victor Hugo, le cultivateur est une personne suffisamment ouverte et confiante qui donne aux mauvaises herbes une autre chance et leur offre un terreau suffisamment irrigué d’amour et d’amitié, alors celles-ci auront la possibilité de devenir à leur tour de belles plantes pleines de promesses. CQFD. Malgré quelques clichés, Mauvaises herbes est donc un feel good movie qui fera pleurer dans les chaumières, mais qui a aussi le mérite d’aborder des sujets sensibles qui parleront à beaucoup d’adolescents.

 

Mauvaises herbes de Kheiron, en salle le 21 novembre 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

 

 

 

 

 

 

 

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