Mourir peut attendre : le soleil couchant d'une révolution

Mourir peut attendre : le soleil couchant d'une révolution

CRITIQUE / AVIS FILM - "Mourir peut attendre", 25e film de la licence James Bond, a enfin été présenté, six ans après "Spectre". L'attente a créé une impatience rare parce que c'est le film des adieux de Daniel Craig, une nouvelle aventure après presque soixante ans d'existence du personnage, enfin parce que c'est toujours la promesse d'un spectacle comme seul 007 peut l'assurer. On fait le bilan de cet ultime rendez-vous.

Mourir peut attendre : un dernier pour la grande route

Les adieux de Daniel Craig à l'occasion du 25e film de la saga James Bond font naître beaucoup de sentiments. C'est qu'on l'attendait de pied ferme depuis son premier report, Mourir peut attendre étant en effet le premier blockbuster à voir sa sortie annulée au mois d'avril 2020. Un an et demi plus tard, le film a enfin été présenté. Réalisé par Cary Fukunaga, il s'inscrit dans la droite lignée des quatre autres films avec l'acteur britannique, déroulant jusqu'à son terme le cheminement du personnage depuis Casino Royale. Le formidable film de 2006 inaugurait une révolution dans la franchise et celui de 2021, avec ses imperfections, y a apporté la conclusion.

Cette fois-ci, après une échappée belle avec Madeleine Swann en Italie qui tourne mal, James Bond se retire en Jamaïque, retraité du MI6 pour de bon. Une vie à peu près simple qui va s'arrêter lorsqu'une arme hautement dangereuse est volée dans un laboratoire secret du MI6 par les hommes du mystérieux Safin. Entre la menace qui pèse sur le monde et la vengeance personnelle que mène par ailleurs Safin envers Madeleine, l'ancien titulaire du matricule 007 n'a pas d'autre choix que de reprendre du service.

Mourir peut attendre
Mourir peut attendre ©Universal Pictures

Au service armé du chaos

Il y a la nécessité de faire du très grand spectacle dans Mourir peut attendre, et ce qu'impose la tradition est souvent très bien mis en scène par Cary Fukunaga. Il y a les lieux multiples, Cuba, la Jamaïque, la Norvège et d'autres encore. Les fans historiques apprécieront, le méchant du film a une base de pur mégalomane, une île isolée aux installations brutalistes que le Blofeld des années Sean Connery n'aurait pas renié.

Il y a par ailleurs tout l'arsenal rêvé : des fusils d'assaut aux navires de guerre, de la montre à chocs électromagnétiques à l'avion furtif, des équipements futuristes, des Aston Martin - beaucoup -, des explosifs partout. Comme à l'accoutumée, le commander Bond déchaîne l'enfer.

Sur le plan de l'action et de sa mise en scène, on est dans le haut du panier de la saga. Pour compléter le tableau de l'aventure, Hans Zimmer assure une composition classique et efficace, et Billie Eilish un joli morceau-titre sur un élégant générique.

Mourir peut attendre
Mourir peut attendre ©Universal Pictures

Séquences réussies vs. narration défaillante

Il y a dans Mourir peut attendre des séquences qu'on retiendra, comme celle à Cuba où Ana de Armas étale tout son talent et offre avec Craig un pur moment 007, tout en vodka-martinis, dialogues aiguisés, tenues de soirée et fusillade joyeuse. Mais comme la narration n'est pas globalement des plus fines, on voit vite que cette concession au second degré s'expédie pour développer la dimension tragique du parcours de James Bond et sa relation avec Madeleine.

On reconnaît ça et là quelques touches de l'écriture de Phoebe Waller-Bridge sur ce second degré, mais dans une mesure bien moindre qu'attendue. Au premier degré, l'introduction surprend par son aspect double et sa durée, et impressionne de bout en bout. Pour sa toute dernière partie, Mourir peut attendre s'offre une approche formelle radicalement différente, touchante dans sa quête d'émotion. Mais en son milieu, le film accuse quelques longueurs, avec une mécanique ronflante où le casting semble s'endormir.

Des seconds rôles nombreux mais sans saveur

On retient, pour de nombreuses et différentes raisons, les interprétations de Léa Seydoux et d'Ana de Armas. Si une seule devrait faire l'unanimité, elles se tiennent néanmoins chacune sur les rebords d'un vide où se débat malheureusement le gros des autres personnages, chez les alliés comme chez les antagonistes.

Rami Malek compose un méchant chez qui le vice ne prend qu'à moitié, la nouvelle titulaire du 007 est anecdotique, et les cas de quelques figures historiques de la mythologie Bond sont trop vite réglés.

Mourir peut attendre
Mourir peut attendre ©Universal Pictures

Ce règlement expéditif a quelque chose de problématique. Depuis la disparition de Vesper Lynd, James Bond se bat avec son passé. Skyfall et Spectre racontaient précisément ces liens qui le contraignent dans le rôle qu'il ne veut plus jouer, et Mourir peut attendre coupe ces liens avec une précipitation qui n'était pas nécessaire. Si James Bond se retourne encore sur son passé dans sa fuite en avant, c'est comme pour vérifier que tout est bien brûlé.

Suite et fin du cycle Daniel Craig, autre N°1 et clown triste

Il faut réaliser l'amplitude de la performance de Daniel Craig. Enfin, un successeur à Sean Connery n'aura pas déçu. Enfin, un James Bond assombri, plus humain, sujet au doute, qui aura remporté le cœur et la raison de son public. Lorsqu'en 2006 Daniel Craig prend le rôle avec Casino Royale, il a fort à faire face à des héros d'un nouveau genre, dont d'autres JB, les fameux Jason Bourne et Jack Bauer.

Arrivé à Mourir peut attendre, après encore trois autres films, le monde et son cinéma ont changé. James Bond peut-il vraiment être un action hero comme les autres, être aussi cet anti-héros ? C'était l'idée de ce cycle et ce fut jusque-là une réussite.

Mais cette fin de parcours s'apparente plus à un chemin de croix qu'à une libération pour le personnage, comme pour son univers. En devenant plus humain, sa force de fiction s'est finalement épuisée et effritée. Fuyant son ombre, James Bond n'a pas pour autant dévié la lumière sur ses partenaires, sur ses ennemis ou ses fantômes, il l'a tout simplement éteinte. C'est un paradoxe, avec son lot de mélancolie, tant Daniel Craig s'est imposé dans le rôle au point d'en avoir été le meilleur serviteur.

Et dans cette obscurité, on ne sait plus si, face au nouveau monde qu'ils ont eux-mêmes ouvert, les auteurs de Mourir peut attendre ont finalement fait le choix d'un courage ou d'une lâcheté.

Mourir peut attendre, de Cary Joji Fukunaga, en salles le 6 octobre 2021. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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