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Phantom Thread : le mélodrame empoisonné de Paul Thomas Anderson

Dans « Phantom Thread », Daniel Day-Lewis incarne Reynold Woodcock, un éminent couturier obssédé par son travail, et signe un parfait adieu au cinéma dans ce mélodrame d’une densité monstrueuse.

Paul Thomas Anderson a toujours su entretenir ce petit quelque chose indescriptible, propre aux grands réalisateurs qui, dans une modernité subtile, expriment ce mystère et cette ambiguïté inhérente aux œuvres les plus bouleversantes. Il est d’ailleurs, au côté de James Gray, le porte-étendard d’une modernité nouvelle qui sait dériver discrètement vers une forme d’abstraction narrative.

Tous ses films (autant que ceux de Gray) semblent clairs et limpides dans leur exécution alors que, derrière, une zone d’ombre se révèle sous la réalisation flamboyante qui irradie l’écran. La fresque Altmanienne Magnolia, l’assourdissant There Will Be Blood, le duel au centre de The Master ou encore le labyrinthe paranoïaque de Inherent Vice, possèdent tous une dimension très mystérieuse dissimulée derrière la densité, la richesse et le foisonnement des histoires qui y sont racontées. Les films de « PTA » font partie de ceux qui illustrent le plaisir de se perdre.

Muse(lée) ?

L’histoire de Phantom Thread paraît assez simple. Dans les années 1950, un grand couturier très réputé du nom de Reynold Woodcock (Daniel Day-Lewis), secondé par sa sœur, la fidèle Cyril (Lesley Manville), voit sa vie bouleversée à jamais après sa rencontre avec Alma (Vicky Krieps), une jeune femme dont il tombe petit à petit amoureux. Alors que leurs sentiments s’intensifient avec le temps, celle-ci ne se contente pas du rôle de simple muse et impose dans la maison Woodcock, quitte à secouer Reynold dans son obsession pour le travail. On s’en doute : passée la romance idyllique du début du film vient le temps d’une confrontation entre Alma et Reynold, que le caractère perfectionniste et maladif va envenimer.

À la romance mélodramatique, se noue un duel psychologique où il sera question de savoir qui, du tyran ingrat et obsessionnel, mis en lumière par la haute société, ou de la têtue obstinée, dans l’ombre du « créateur » quasi-mythique, aura l’ascendant sur l’autre. Le point de vue du film glissant assez rapidement vers celui d’Alma dès sa rencontre par Reynold dans le restaurant d’un humble hôtel, peu de place au doute : Phantom Thread actera la chute d’un artiste racontée du point de vue de sa muse. Enfin, il semblerait…

L’art du silence

En vérité, c’est tout le contraire dont il s’agit ici. Dans un style suranné fleurant bon les années 1950 et les mélodrames en technicolor de Douglas Sirk et à travers une fresque amoureuse que l’on croirait venue tout droit d’un roman du XIXème siècle, Paul Thomas Anderson s’amuse à nous surprendre à chaque scène, au bout de chaque dialogue, là où la moindre seconde de silence remet tout en question.

La subtilité, la précision et l’élégance de la réalisation ou de l’écriture joue ici un rôle fondamental : celui de déterminer la construction puis la chute de chaque séquence et de chaque micro-événement se déroulant dans l’univers calfeutré d’un couturier mutique. Littéralement obsédé, voire sociopathe, shooté par son travail et les œuvres qu’il confectionne de ses mains (ou avec l’aide de sa petite armée de couturières fidèles, reléguées dans l’ombre, mais exécutant la majeure partie du travail), Reynold est un personnage d’une parfaite ambiguïté pour naviguer en eaux troubles pendant plus de deux heures.

The Master(s)

Tyrannique sans être injuste, égoïste sans être dénué d’empathie, la figure de pouvoir qu’il représente pour son entourage fait écho à celui du gourou de la scientologie dans The Master, le chef d’œuvre de PTA sorti en 2012. Et cela n’échappera à personne : il y a, dans Phantom Thread, une ressemblance évidente entre le duel psychologique que se livrent les deux amants et celui livré par Freddie Quell (Joaquin Phoenix) et Lancaster Dodd (Philipp Seymour Hoffman) dans The Master. Les deux films sont en cela jumeaux.

Tous deux abordent la fascination et l’initiation à un nouveau monde (spirituel ou matériel), certes. Mais, tous deux étudient surtout la recherche d’une parentalité disparue ou oubliée (du père dans The Master, de la mère dans Phantom Thread). Car tandis que Reynold a l’âge d’être le père d’Alma, la maladie de ce dernier est surtout d’exiger inconsciemment des femmes qui l’entourent qu’elles remplacent sa mère disparue, en premier sa sœur, Cyril, indéboulonnable.

Du syndrome de Münchhausen

Alma, de son côté, parfaite incarnation de la muse juvénile au visage de poupon, va se révéler, petit à petit, comme celle qui apportera un bouleversement inédit dans la vie de Reynold : le renversement du rapport de force dont celui-ci jouit sans scrupules depuis bien trop longtemps. Créateur à temps plein, Reynold se prend pour Dieu, se croit invincible, se prétendant « fort ». Si Alma semble déceler très vite une carapace renfermant en vérité un grand enfant abandonné, Reynold, lui, ne se rendra compte de sa vulnérabilité qu’au moment où il sera tout proche du gouffre, près de tomber à jamais.

Gémissant de douleur dans son lit, parlant au fantôme de sa mère défunte dans la scène la plus intense du film, cette épiphanie est le point d’orgue de Phantom Thread et, accessoirement, d’une beauté à couper le souffle. Par la suite, une étrange relation entre Reynold et Alma se mettra en place : celui d’un syndrome de Münchhausen par procuration franchement tordu qui permet, avec brio, de magnifier un mélodrame au départ assez attendu.

Un dernier souffle

Dense, riche et opaque, comme on en a l’habitude chez PTA, Phantom Thread bénéficie par ailleurs d’un cachet old-school et d’une élégance rare qui lui sied à merveille et qui, au passage, permet de mettre en lumière le départ de Daniel Day-Lewis. Officiant comme un miroir à son charisme naturel, la réalisation classieuse de PTA se voit illuminée par des couleurs et une lumière intemporelle que la musique au piano, surgissant comme un écho amoureux tout au long du film, vient dilater, diluer dans le récit abondant narré par une voix-off intermittente.

On assiste ici à la « Grand Forme » hollywoodienne la plus aboutie chez PTA mais, de surcroît, à celle la moins surprenante. Car si le film est magnifique à chaque instant, on ne peut pas s’empêcher d’essayer d’y trouver l’hébétement qui faisait de ses deux derniers films, Inherent Vice et The Master, des films à la puissance entêtante (et dont la mécanique parfaite en apparence était en permanence secouée par quelques brins de folie dispersés ici et là). Dans Phantom Thread, celle-ci ne vient que timidement lors des silences qui frappent les personnages de plein fouet au cour des repas, des séparations ou des réconciliations d’Alma et de Reynold. Quoiqu’il en soit, cela suffit pour insuffler au spectateur une fascination envers un film qui, lentement et discrètement, marquera le cœur et les esprits de ceux qui le verront, jusqu’à devenir obsédant.

 

Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, en salle le 14 février 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

Paul Thomas Anderson a toujours su entretenir ce petit quelque chose indescriptible, propre aux grands réalisateurs qui, dans une modernité subtile, expriment ce mystère et cette ambiguïté inhérente aux œuvres les plus bouleversantes. Il est d’ailleurs, au côté de James Gray, le porte-étendard d’une modernité nouvelle qui sait dériver discrètement vers une forme d’abstraction narrative. Tous ses films (autant que ceux de Gray) semblent clairs et limpides dans leur exécution alors que, derrière, une zone d’ombre se révèle sous la réalisation flamboyante qui irradie l’écran. La fresque Altmanienne Magnolia, l’assourdissant There Will Be Blood, le duel au centre de The Master…

Conclusion

Note de la rédaction

Premier de la classe

Bouleversant et d'une richesse inestimable, ce nouveau drame de Paul Thomas Anderson, sans pour autant dépasser ses précédents films, confirme sa place au panthéon.

Note spectateur : Sois le premier !
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