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Le Poirier sauvage : l’hiver porte conseil

CRITIQUE FILM – Après avoir décroché la Palme d’Or en 2014 pour « Winter Sleep », le cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan est revenu à Cannes en toute fin de festival. Dernier film présenté en compétition, « Le Poirier sauvage » narre les errances d’un jeune romancier de retour en Anatolie.

Austère, rêche, âpre, long, lent, bavard ou imposant, le cinéma du turc Nuri Bilge Ceylan a été qualifié de tous les adjectifs rebutants possibles. Son dernier film, Winter Sleep, reparti avec la Palme d’Or en 2014, en symbolisait même toute la quintessence. Durant plus de trois heures, un homme d’âge mûr était plongé en pleine crise existentielle, hésitant entre quitter sa femme avec qui il ne partage plus rien, ou rester se morfondre dans son exécrable misanthropie. Ce n’est, en gros, pas forcément le cinéma le plus accessible ni le plus punchy, lorgnant vers Anton Tchekhov ou Ingmar Bergman pour la fascination des uns et l’ennui des autres. Le Poirier sauvage, le dernier film de Nuri Bilge Ceylan, est donc arrivée à Cannes en toute fin de festival. Inquiétude : il fait aussi plus de trois heures, et pas sûr que nos corps fatigués ne puissent supporter cette longueur délirante.

Sinan, un jeune diplômé de l’enseignement revient dans son village natal en préparation de ses concours et de son premier roman, intitulé « Le Poirier sauvage », qu’il tente tant bien que mal de financer auprès des hommes de pouvoir locaux. S’il ne réussit pas ses concours d’entrée dans l’éducation nationale, Sinan va devoir honorer son service militaire. En pleine crise, subissant les frasques financières d’un père qui a claqué toutes les économies familiales au casino, il essaie d’imposer sa vision misanthrope du monde à son entourage : une jeune fille, ses amis, sa sœur, sa mère, deux imams croisés en chemin. Pendant ce temps, ses concours finissent par passer au second plan.

Voyage au centre de la Terre

Il serait en fait impossible de résumer synthétiquement Le Poirier sauvage tant la durée, diégétique comme réelle (3h08), est colossale : trois heures, plusieurs mois voire années qui se passent selon un rythme irrégulier. Dans sa narration, Le Poirier sauvage est même beaucoup moins axé sur les choix éventuels ou le comportement de ses personnages principaux que ceux de Winter Sleep. Bilge Ceylan a composé son dernier film selon des blocs de conversations à la durée déraisonnable, dont la finalité paraît à chaque fois se retarder de quelques minutes en plus, au sein desquels toute une galerie de personnages n’apparaît – pour la plupart – que pour la première et la dernière fois.

Car Sinan est un chien errant. Ses rencontres finissent toujours par se déliter à la fin et les personnages, dont on doit écouter les logorrhées sémantiques et philosophiques, semblent voués à disparaître dans le noir du temps. C’est ce qu’il y a de sublime dans Le Poirier sauvage, hypnotique comme jamais : dans cette temporalité si ample ne se déploient au final que quelques discussions, quelques personnages, au point même où Sinan semble, lors de certaines conversations ou déplacements, se téléporter littéralement dans l’espace et dans le temps.

Fin d’automne

S’ajoutent, à ces mutations du temps, des sursauts de mémoires ou de rêves qui viennent se fondre dans un symbolisme si sibyllin qu’il en demeure, malgré les symboles ostentatoires du jeune homme en crise (l’arbre esseulé, le puits sans eau, le chien disparu), d’une profonde complexité. On connaissait déjà les ambitions philosophiques des films de Bilge Ceylan, mais il est nécessaire de souligner le fait que, dans Le Poirier sauvage, cette ambition là ne se marie pas avec une volonté délibérée d’asséner le coup de marteau que voulait à tout prix porter Winter Sleep. Le Poirier sauvage est un film plus simple, moins éparpillé et surtout moins soucieux d’incarner l’ultime film d’auteur qui en jette.

Les images sublimes d’un automne crépusculaire imbiberont cette errance existentielle d’une crainte souterraine : celle de se quitter, à la fin, sur un malentendu ; plombé par des rancœurs pourtant légitimes. La relation qu’entretient Sinan avec son père est, dans ce sens, assez incroyable. D’abord joueur, moqueur, voire irritant, le père de Sinan se révélera d’une passion sans égale pour les activités de son fils. Ce dernier le comprendra au dernier moment, aux détours d’une discussion dans la neige, là où toute la vision nihiliste du monde de Sinan va être mise à l’épreuve d’un amour parental inconditionnel, qui ne s’exprime que discrètement. Pour cela, l’hiver aura porté conseil.

Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan, présenté en compétition officielle à Cannes, en salle le 15 août 2018.

Austère, rêche, âpre, long, lent, bavard ou imposant, le cinéma du turc Nuri Bilge Ceylan a été qualifié de tous les adjectifs rebutants possibles. Son dernier film, Winter Sleep, reparti avec la Palme d’Or en 2014, en symbolisait même toute la quintessence. Durant plus de trois heures, un homme d’âge mûr était plongé en pleine crise existentielle, hésitant entre quitter sa femme avec qui il ne partage plus rien, ou rester se morfondre dans son exécrable misanthropie. Ce n’est, en gros, pas forcément le cinéma le plus accessible ni le plus punchy, lorgnant vers Anton Tchekhov ou Ingmar Bergman pour la…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

BILAN TRÈS POSITIF

« Le Poirier sauvage » de Nuri Bilge Ceylan est un faux déballage. Derrière son allure de colosse auteurisant et nébuleux se cache des séquences d'une beauté aussi stupéfiante que discrète. On en attendait pas autant en cette fin de festival.

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