Rouge : une tragédie familiale et environnementale

Rouge : une tragédie familiale et environnementale

AVIS / CRITIQUE FILM - Dans "Rouge", Zita Hanrot rejoint l’usine où son père Sami Bouajila travaille depuis de longues années, et multiplie les découvertes alarmantes. Un thriller inspiré de faits réels…

Rouge : menace toxique

Cinq ans après Good Luck Algeria, Farid Bentoumi signe son deuxième long-métrage avec Rouge. Le cinéaste met de côté la bonne humeur et le ton jovial de son précédent film pour se pencher sur un sujet alarmant. Pour écrire ce thriller doublé d’un drame familial, le réalisateur s’inspire du scandale de l’usine Alteo de Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône. Spécialisé dans la production d’alumine, le site est notamment pointé du doigt en septembre 2014 par Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, pour ses rejets de boues rouges contenant de l’arsenic et des métaux dans la Fosse de Cassidaigne. Toujours en activité, l’usine appartient désormais au groupe United Mining Supply. Ses conséquences environnementales et humaines interrogent et inquiètent depuis des années.

C’est dans un cadre similaire que se déroule Rouge. Ici, les rejets n'ont pas lieu dans les fonds marins mais en pleine forêt. À la suite d’une situation lui ayant échappé et faisant l’objet d’une enquête, Nour (Zita Hanrot) quitte son emploi à l’hôpital. Elle se voit confier les rênes de l’infirmerie de l’usine dans laquelle son père Slimane (Sami Bouajila) a travaillé toute sa vie.

Rouge
Slimane Hamadi (Sami Bouajila) - Rouge © Ad Vitam

Très vite, elle découvre que les examens de santé des employés n’ont pas été menés avec régularité. Alors que les symptômes de certains collaborateurs commencent à l’inquiéter et qu’un jeune ouvrier se blesse grièvement en entrant en contact avec des matériaux toxiques, son père tente de la dissuader de faire ses rapports, car le maintien du site est en jeu. Intriguée par les risques auxquels l’entreprise expose ses salariés, Nour se lance dans des recherches et se met peu à peu sa famille à dos.

Dans la lignée de James Gray

Porté par des personnages extrêmement bien écrits et superbement interprétés, Rouge évoque le cinéma de James Gray. Comme le protagoniste incarné par Tim Roth dans Little Odessa, Nour revient à l’endroit où elle a grandi. Comme Mark Wahlberg dans The Yards, elle rejoint la société qui assure une sécurité matérielle à sa famille. Enfin, elle connaît une évolution contraire à celle de Joaquin Phoenix dans La Nuit nous appartient, en tournant le dos à ses proches pour suivre ses convictions les plus profondes.

Le dilemme qui torture Nour est totalement perceptible puisque Farid Bentoumi prend le temps de construire des séquences intimes parfois déchirantes. Cela se traduit par exemple par le regard d’un père bouleversé d’avoir ses enfants dans la même pièce, par la lecture d’un discours écrit pour un mariage ou par une dispute où tous les non-dits resurgissent. Au cœur d’une relation complexe, Zita Hanrot et Sami Bouajila trouvent chacun l’un de leurs plus beaux rôles.

Un drame poignant au service d’un sujet fort

La tragédie familiale qui se joue dans Rouge est évidemment indissociable de la toile de fond, à savoir les méthodes qu'une entreprise emploie pour rester en activité, au détriment de ses salariés et des habitants installés aux alentours du site. Tandis que Nour multiplie les découvertes effrayantes, Slimane se bat en tant que délégué syndical pour que ses collègues conservent leur poste. Leur évolution dans leurs combats respectifs amène donc l’opposition injuste entre la peur de la précarité et les problématiques sanitaires et environnementales.

Rouge
Emma (Céline Sallette) - Rouge © Ad Vitam

Le film expose différents points de vue et ne manque jamais de nuances, qu’il met uniquement de côté lorsqu’il s’attarde sur la figure du patron détestable, interprété par l’excellent Olivier Gourmet. Le discours hors-sol de ce dernier s’oppose aux visions tétanisantes de cette terre rougie, dévoilée à travers des plans aériens qui confrontent le spectateur à l’immensité des dégâts sur les paysages naturels.

Rouge réussit enfin à distiller une tension qui doit là encore beaucoup au développement des protagonistes. À mesure qu’elle s’éloigne de son père, Nour se rapproche d’une journaliste campée par la formidable Céline Sallette, déterminée à faire éclater le scandale. Un autre très beau personnage à l’origine de la remise en question de l’héroïne, avec laquelle elle développe des rapports intéressants, qui renforcent l’idée que la gravité du problème n’est jamais la même en fonction de celui qui l’observe. Sa présence accentue par ailleurs le suspense qui entraîne le climax final, et permet l’un des ultimes dialogues qui rappelle l’importance d’un tel long-métrage.

Rouge de Farid Bentoumi, en salle le 11 août 2021. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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