Sophia Antipolis : dorica castra sur la Côte d’Azur

Sophia Antipolis : dorica castra sur la Côte d’Azur

CRITIQUE FILM - Après « Mercuriales » et la banlieue parisienne, Virgil Vernier a posé ses valises dans le sud-est de la France, au cœur de la technopole de Sophia-Antipolis. Trois segments vont s’y entremêler : le quotidien des membres esseulés d’un groupe de parole, les exactions d’une milice d’auto-défense et le meurtre d’une jeune femme retrouvée calcinée.

En brouillant les frontières entre réel, reconstitution et construction de toute pièce, la structure du nouveau film de Virgil Vernier est plus stimulante que jamais. Un pied dans la réalité d’un lieu précis, un autre dans le fantasme des trajectoires intimes, Sophia Antipolis est un film en forme de carrefour géant, où des routes s’entre-croisent et se confondent autour du même espace, « entre mer et montagne », comme un sanctuaire où circulent des âmes en perdition.

C’est que Virgil Vernier n’est pas dénué d’ambition. Son récit mutant, ancré dans une ville de passage, lui permet d’échafauder une mythologie aux multiples figurations, tour à tour simplement réaliste et sans fard (une immigrée asiatique qui cherche à tuer le temps), parfois attirée par une plasticité chirurgicale (de jeunes femmes qui défilent pour se faire refaire la poitrine) ou carrément décharnée par le feu (un inconnu qui, passant par là, dévoile un visage déformé par les flammes suite à un accident du travail).

Marabout-bout de ficelle

Il paraît assez compliqué de définir les contours d’un film qui les refuse en permanence. Pas de genre, pas de frontière, pas de trame, pas de personnage principal. Seule une histoire sous-jacente à toutes les autres – une jeune fille a disparu à Sophia-Antipolis / un corps calciné a été retrouvé dans un entrepôt – qui réapparaît succinctement avant de conclure le film. Ce rappel constant du même fait divers glauque permet à Vernier de dresser une série de portrait variés et hétérogènes, aux tonalités différentes voire opposées, qui viendront s’y greffer : une quarantenaire qui trouve dans des réunions complotistes un refuge pour oublier sa fille partie du jour au lendemain, un agent de sécurité passé par la case prison qui, la nuit, participe à la destruction de camps de migrants abandonnés, ou encore une jeune adolescente, proche de la victime calcinée, qui déambule dans la ville et dans l’établissement scolaire du coin.

En plus des cendres de la victime qui hante les esprits, le soleil est l’autre motif qui revient à plusieurs reprises dans Sophia Antipolis, se présentant comme le négatif lumineux des flammes dans lesquelles a brûlé cette jeune fille qui fait le lien entre tous les récits encapsulés du film. C’est ce même soleil qui irradie la ville entière, celui sous lequel se prélassent des visages hébétés, celui qui finira par aveugler l’objectif de la caméra lors du plan final. L’habileté de Vernier est alors de ne pas soumettre son film à ce symbolisme hélio-centré un peu attendu – et parfois lassant dans le film (de longs plans sur l’horizon illuminé, des focus étirés sur l’astre solaire lui-même) – pour mieux capter une circulation typiquement contemporaine : celle qui rattache entre eux les individus par une anadiplose poétique du réel. Un geste, une évocation, un déplacement ou un bref dialogue sont autant de liens et de ponts pour confondre entre elles les figures isolées d’une ville du 21e siècle.

L'écueil du catalogue

Il est indéniable qu’il faut du talent pour faire émerger une certaine poésie d’une technopole quasi-fantôme, où tout le monde circule sans s’arrêter. Virgil Vernier est d’ailleurs peut être un poil trop conscient de l’acuité de son propre regard du monde contemporain pour pouvoir laisser véritablement le spectateur être libre du sien. Son film, bien que s'engouffrant dans une cité-fondation où tout paraît déjà faire parti d’un passé révolu, ne peut pas s’empêcher de plonger dans un excès de surlignage théorique sur le temps présent, où tous les segments du film retranscrivent, chacun leur tour, un petit pan de notre société actuelle pour mieux nous imposer une vision synthétique (et syncrétique) du monde.

C'est que Sophia Antipolis penche parfois trop vers le catalogue de thématiques : la fin du monde, le terrorisme, les milices fascistes, les migrants, le libéralisme, le vivre-ensemble, l’immigration, la chirurgie esthétique ; bref, tout le méli-mélo du zeitgest environnant. Ces sujets amenés par la circulation d'un regard rejoint l'autre film-carrefour de l’année, lui aussi basé sur le modèle d’un portrait d’une France mutante, Il se passe quelque chose de Anne Alix. Quoiqu'il en soit, au même titre que ce dernier et malgré ses quelques coutures trop apparentes, Sophia Antipolis est un film aussi fragile et imparfait qu'infiniment précieux.

Sophia Antipolis de Virgil Vernier, en salle les mercredi 31 octobre.

Conclusion

Note de la rédaction

« Sophia Antipolis » est un film dépliable dont chaque versant révèle une partie nouvelle d’un même lieu, d’une même société, d’une même époque. Sans s’extirper du piège du catalogue, Virgil Vernier articule son répertoire selon une poésie de la circulation qui ne paraît jamais figée, toujours prête à évoluer.

Note spectateur : 0.5 (1 notes)