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Sunset : la fin de la civilisation selon László Nemes

CRITIQUE FILM – Après avoir obtenu un franc succès avec « Le Fils de Saul », László Nemes revient avec « Sunset ». Bien que se déroulant cette fois au début du XXe siècle au sein d’une chapellerie de luxe, le réalisateur continue d’observer le chaos du monde et son autodestruction.

« L’étymologie du mot apocalypse, c’est le dévoilement ». Ces mots, c’est László Nemes qui nous les disait lors d’une rencontre autour de son nouveau film, Sunset. Évidemment, ce n’est pas anodin si son film s’ouvre justement sur un lever de voile. Une voilette accrochée au chapeau d’Írisz Leiter, jeune femme de retour à Budapest, en 1913, dans le but de travailler dans l’ancienne chapellerie de ses défunts parents, morts alors qu’elle n’avait que deux ans.

Sans dire un mot, elle laisse des vendeuses, dont on ne verra quasiment que les mains, lui retirer le couvre-chef de luxe, faisant alors apparaître les grands yeux bleus rêveurs de son interprète, Juli Jakab. Sortant finalement de ses rêveries, Írisz revient à la réalité et s’explique. Elle n’est pas une cliente, mais ici pour l’annonce. Puis, en donnant son nom de famille, Leiter, le même que la boutique, la vendeuse agacée devient blême avant de la conduire à son supérieur. Ce dernier tentera alors par tous les moyens de l’éloigner de ces lieux dont l’élégance cacherait une réalité obscène.

Critique Sunset : la fin de la civilisation selon László Nemes

László Nemes s’était fait remarquer en 2015 avec Le Fils de Saul, qui dépeignait l’enfer des camps de concentration durant la Seconde Guerre mondiale, et qui lui valut le Grand Prix à Cannes et l’Oscar du meilleur film étranger. Dedans, une des séquences les plus frappantes laissait entendre l’horreur des douches sans rien montrer de la scène, en gardant une porte close et la caméra braquée sur un des membres du Sonderkommando, ces prisonniers qui devaient participer à la crémation des Juifs. Le réalisateur utilise un procédé immersif relativement similaire dans Sunset. Avec sa caméra dirigée sur le visage de l’héroïne, rendant ce qui l’entoure flou et permettant au spectateur, tantôt d’observer l’héroïne au plus près, tantôt de voir le monde à travers ses yeux. Mais surtout, il fait ressentir une monstruosité ambiante sans jamais la montrer, préférant laisser au spectateur (et à Írisz) libre cours à son imagination.

De la quête identitaire à l’autodestruction du monde

C’est là toute la force du cinéma de László Nemes, d’une richesse folle, et encore plus de Sunset qui peut être lu sous une multitude d’angles. D’une part, il met en scène la quête identitaire d’Írisz – désireuse de marcher sur les pas de ses parents, puis de retrouver un frère pourtant criminel. Pour se construire, s’émanciper, il lui faudra, à défaut d’avoir un parent à tuer, s’opposer à son frère (si tant est qu’il existe réellement), voire le devenir. C’est du moins ce que semble indiquer cette séquence dans une cabane maintenue dans l’obscurité. La caméra se détournant de l’héroïne pour faire apparaître le visage de son frère, tout en laissant voir dans son dos, presque à ses côtés, le reflet d’Írisz.

Critique Sunset : la fin de la civilisation selon László Nemes

Un plan somptueux (comme l’est le film dans son ensemble) qu’on associerait volontiers aux peintures du Caravage, notamment de par le travail visuel entre la lumière et la noirceur. Mais qui s’imbrique surtout dans plusieurs autres plans éminemment symboliques du film. Tel que, dans la dernière partie du film, la nécessité pour Írisz de se travestir en homme pour avancer dans sa quête, menant ensuite à la perte de son innocence jusque dans les tranchées (dernière image glaçante qui résonne avec la première). Devenir homme pour exister. Y a-t-il meilleure représentation du patriarcat qui construit notre société ? Celui-ci est d’ailleurs déjà symbolisé par la maison Leiter, portée par les chapelières mais dominé par un supérieur. Et perdre son humanité en devenant homme. Quelle métaphore de la civilisation barbarisée.

Car d’autre part, László Nemes donne à explorer un monde chaotique, au bord de l’implosion. Pas tellement à cause de la Première Guerre mondiale, mais bien avant, avec l’arrivée de la modernité et/ou une lutte des classes mise en scène par les attaques violentes d’un gang envers ce que représente la boutique Leiter : le monde bourgeois. Se pose alors une question sur Írisz, personnage spectateur mais en rien inactif. Sa perte d’humanité est-elle la conséquence d’un monde autodestructeur, ou bien sa beauté et son calme apparent cachent-ils un désir de révolte et de bouleverser un monde déjà perdu ? Un peu des deux certainement. László Nemes laissant, encore une fois, une liberté dans l’interprétation. Se disant ni prophète, ni juge, mais là pour avertir, il offre avec Sunset une vision extrêmement sombre et fascinante du monde d’hier qui reflète celui d’aujourd’hui. Grandiose.

 

Sunset de László Nemes, en salle le 20 mars 2019. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

« L’étymologie du mot apocalypse, c’est le dévoilement ». Ces mots, c’est László Nemes qui nous les disait lors d’une rencontre autour de son nouveau film, Sunset. Évidemment, ce n’est pas anodin si son film s’ouvre justement sur un lever de voile. Une voilette accrochée au chapeau d’Írisz Leiter, jeune femme de retour à Budapest, en 1913, dans le but de travailler dans l’ancienne chapellerie de ses défunts parents, morts alors qu’elle n’avait que deux ans. Sans dire un mot, elle laisse des vendeuses, dont on ne verra quasiment que les mains, lui retirer le couvre-chef de luxe, faisant alors…

Conclusion

Note de la rédaction

Avec "Sunset" László Nemes livre une nouvelle œuvre fascinante sur la fin de la civilisation. Sa mise en scène sensorielle offre à la quête identitaire de Juli Jakab (sublime) et à son regard sur le monde une symbolique extrêmement puissante. Une très grande réussite.

Note spectateur : Sois le premier !
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