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Sympathie pour le diable : au cœur de la guerre

CRITIQUE / AVIS FILM – « Sympathie pour le diable » est un premier film ambitieux et réaliste qui revient sur le siège de Sarajevo et ouvre le regard et les consciences. Avec les bluffants Niels Schneider et Ella Rumpf.

Si l’envie vous prend de faire l’expérience de la vie d’un reporter de guerre in situ, alors il vous faut voir Sympathie avec le diable. Le film offre en effet la possibilité d’une immersion quasi virtuelle, au cœur du siège de Sarajevo, pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine. Ce huis clos dura près de quatre ans, entre avril 1992 et février 1996, causa la mort de 12 000 personnes et en blessa plus de 50 000. Vous vous attacherez ainsi, sept mois après le début du siège, aux pas de Paul Marchand, correspondant de guerre pour Radio Canada, France Info ou encore Radio Suisse Romande.

Le film est adapté du livre éponyme écrit par le journaliste lui-même, avec lequel le réalisateur Guillaume de Fontenay a co-écrit le scénario entre 2006 et 2009, quelques mois avant le suicide de Paul Marchand. Le réalisateur, qu’on a rencontré au Festival International du Film d’Histoire de Pessac et qui a porté le film pendant 14 ans, a « pris une grande claque dans la gueule dès 1992, choqué par l’injustice de ces 400 000 personnes prises en étau dans une ville où on ne peut sortir que d’un côté de la rivière ou de l’autre, à moins de monter les flancs de la montagne et de se faire canarder ». C’est grâce à Paul Marchand, la voix de Sarajevo, qu’il a appris que « chaque jour en moyenne, 330 obus étaient tirés et 10 personnes mourraient dans cette guerre fratricide dans l’apathie collective de la communauté internationale ».

D’emblée, on est plongé dans cette oppressante aventure par le prisme de Paul Marchand, qu’on ne lâchera pas d’une semelle. On avait déjà eu cette impression avec l’incroyable film hybride Another Day Of Life de Raul de la Fuente et Damian Nenow, qui retraçait le travail du journaliste Ryszard Kapuscinski pendant la guerre civile en Angola en 1975. On retrouve ainsi la même effervescence dans les rédactions, le même souci viscéral de témoigner de la part des journalistes, de parler des souffrances des civils, des morts absurdes et surtout la même volonté de faire réagir à l’étranger. Ainsi que la même peur, qui va de pair avec l’adrénaline du métier.

Immersion dans la dure réalité du métier de reporter de guerre

Mais dans Sympathie pour le diable, pas de couleurs, de métaphores, de musique ou d’animation. Seulement du gris, du froid, du triste, des morts qui tombent heurtés par les snippers et le silence qui s’en suit. Le réalisateur dit avoir « impliqué les comédiens dans cette histoire en leur montrant des images et des documentaires importants et en illustrant le scénario en images pour qu’ils sentent l’atmosphère des scènes ». Et le film retranscrit la vérité de cette forme d’urgence propre à la situation et en saisit parfaitement l’idée que l’on peut mourir le jour-même, à tout moment. Le spectateur assiste, sidéré, aux échanges des journalistes avec les forces de l’ONU, ou encore avec les Serbes et les Bosniaques aux check points de la ville, mais aussi aux antagonismes entre journalistes, selon leur nationalité et leur façon de traiter l’information.

Ce genre de film, qui s’appuie sur le parcours et la vie décrite par le héros lui-même, comporte évidemment le risque de rendre plus un hommage vibrant à l’homme que d’évoquer le contexte. Mais Guillaume de Fontenay évite brillamment cet écueil en n’oubliant pas le véritable sujet, qui est précisément la mise en lumière du huis clos tragique de Sarajevo. Le réalisateur se positionne finalement plus en dépositaire de la mémoire du journaliste, dont il reconnaît « l’intelligence et la sensibilité », portant ni plus ni moins sur lui le même regard lucide et assez peu bienveillant que le journaliste portait sur lui-même.

Après la mort de Paul Marchand, il a d’ailleurs rencontré les autres journalistes présents à Sarajevo, dont il s’est inspiré pour composer les personnages de Vincent (Vincent Rottiers), le photographe qui accompagne Paul, Ken Doyle (Arieh Worthalter), le correspondant de la BBC ou encore de Louise Baker (Elisa Lasowski), celle de la CNN. Il a veillé à « ne pas embrasser aveuglément un seul point de vue et a croisé leurs points de vue, pour apporter une lumière différente et un éclairage plus complet et juste ».

Paul était certes charismatique, mais il était aussi décrit comme franchement antipathique et imbuvable, véritable tête brûlée bornée avec son bonnet, son cigare, ses lunettes et sa grande gueule. Paul, qui avait aussi couvert le conflit à Beyrouth, et dont on sait bien que les années comptent double dans ces vies-là, se disait d’ailleurs « vieux de milliers de morts ». Il n’hésitait pas à se mettre en danger, et ses collègues avec lui, pour être le premier sur les lieux. On le voit aussi compter le nombre des corps à la morgue, vérifier leur rigidité et remettre en question sans vergogne les décomptes de la FORPRONU (Force de Protection des Nations Unies).

Vivre intensément, comme si on allait mourir demain

Le réalisateur, par ailleurs metteur en scène de théâtre, a fait travailler Niels Schneider avec la méthode Grotowski, lui permettant d’endosser remarquablement tout autant la posture, le rythme, le mouvement et la voix en tension du journaliste. Ella Rumpf est également bluffante dans le rôle de Boba, la traductrice bosnienne d’origine serbe, qui a aidé l’équipe à obtenir certaines autorisations pour tourner à Sarajevo.

Paul a eu une aventure avec Boba et s’est, de fait, senti concerné par ce qui arrive à ses proches. Ce que Sympathie pour le diable montre d’ailleurs très bien, comme on peut le voir dans les autres films évoquant les parcours poignants des correspondants de guerre (tels Chris the Swiss de Anja Kofmel ou plus récemment Camille de Boris Lojkine), c’est la difficulté à trouver la bonne distance émotionnelle et l’impossibilité à ne pas trop s’impliquer, à la limite de l’éthique professionnelle. On verra ainsi Paul prendre d’énormes risques pour faire sortir de Sarajevo l’oncle de Boba ou pour aider des insurgés en allant chercher des armes.

On peut cependant reprocher au réalisateur, par sa « volonté de faire une narration plus sensorielle, sans passer par les codes classiques », de prendre le risque de laisser de côté certains spectateurs, pas assez au fait des tenants et des aboutissants de ce conflit. C’est là toute la limite du domaine de la fiction par rapport à celui du documentaire, plus didactique. Ainsi, des scènes très fortes pourront paraître floues au spectateur non initié, de même que certains termes employés et non explicités. Malgré cette petite réserve, on sort le cœur en miettes de Sympathie pour le diable, qui se révèle un film puissant, ô combien nécessaire pour se souvenir que pendant cette guerre fratricide de Bosnie, 70 journalistes et 167 membres de la FORPRONU ont aussi perdu la vie.

 

Sympathie pour le diable de Guillaume de Fontenay, en salle le 27 novembre 2019 – Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

Si l’envie vous prend de faire l’expérience de la vie d’un reporter de guerre in situ, alors il vous faut voir Sympathie avec le diable. Le film offre en effet la possibilité d’une immersion quasi virtuelle, au cœur du siège de Sarajevo, pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine. Ce huis clos dura près de quatre ans, entre avril 1992 et février 1996, causa la mort de 12 000 personnes et en blessa plus de 50 000. Vous vous attacherez ainsi, sept mois après le début du siège, aux pas de Paul Marchand, correspondant de guerre pour Radio Canada, France Info ou encore…

Conclusion

Note de la Rédaction

" Sympathie pour le diable " est un premier film très réussi qui rend hommage aux victimes du siège de Sarajevo et aux journalistes qui ont couvert le conflit.

Note spectateur : Sois le premier !
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