Tout le monde aime Jeanne : non, pas vraiment

Une comédie à la tiédeur coupable

Tout le monde aime Jeanne : non, pas vraiment

CRITIQUE / AVIS FILM - Trop confortablement installé sur le personnage maintenant éreinté de Blanche Gardin, celui d'une femme blasée en équilibre précaire sur le fil de la dépression, le film "Tout le monde aime Jeanne" se rate et se livre comme une comédie anecdotique et sans idées. Très dommage, notamment au vu d'un casting masculin très bien écrit et parfaitement incarné.

Tout le monde aime Jeanne, la fausse bonne idée

Pour son premier long-métrage, la réalisatrice et illustratrice Céline Devaux met en scène avec Tout le monde aime Jeanne une comédie sentimentale légère, centrée sur le personnage de Jeanne (Blanche Gardin), une quarantenaire en crise. Ingénieure et directrice d'un projet écologique très médiatisé, tout s'effondre lorsque celui-ci se révèle être un fiasco. Se dirigeant plein pot vers la faillite personnelle, elle est contrainte de mettre en vente l'appartement de sa mère à Lisbonne. Une disparition par suicide dont Jeanne n'a pas encore vraiment fait le deuil.

La tête assez haute mais tout de même déprimée, seule, Jeanne part donc pour Lisbonne et retrouve dès le vol aller un ancien camarade de lycée, Jean (Laurent Lafitte). Peu loquace et désoeuvrée, s'enfonçant peu à peu dans la dépression, Jeanne va-t-elle retrouver une lumière dans sa vie ?

Tout le monde aime Jeanne
Jeanne (Blanche Gardin) - Tout le monde aime Jeanne ©Diaphana Distribution

Il y a de bonnes idées dans Tout le monde aime Jeanne. Par exemple, le casting de Laurent Lafitte dans le rôle de Jean, drôle parce cleptomane, direct et sans aucune gêne, et celui de Maxence Tual, toujours brillant dans le service d'une profonde et unique tendresse, dans le rôle de Simon, le frère stable et protecteur de Jeanne. Aussi, l'insertion récurrente et intéressante de petites séquences illustrées d'un petit personnage représentant sans distinction nette pour Jeanne les "moi", "surmoi" et "ça".

Problème, ce sont des monologues et Jeanne n'y réagit pas. Ce qui fait l'effet de manoeuvres sur-explicatives, rendant l'ensemble souvent indigeste. Tant qu'à jouer de l'illustration et de l'animation, pourquoi ne pas les inclure au sein de prises de vues réelles ? C'est ce que fait par exemple le joli Ninja Baby avec une efficacité et un sens idéal de l'à propos (dans les salles le 21 septembre 2022).

Quand on rate son pari principal

Mais surtout, ce qui était sur le papier la principale bonne idée, et vraisemblablement la condition sine qua non de conduite du projet, se révèle être son point faible : Blanche Gardin.

Qu'on ne s'y trompe pas, on aime Blanche Gardin. On l'aime sur scène quand elle parle violemment d'elle-même, on l'aime aussi au cinéma et à la télévision parce qu'elle sait jouer finement une composition de personnages qui empruntent ce qu'il faut, avec mesure, de sa propre personnalité. Mais dans Tout le monde aime Jeanne, ce principe s'écrase contre sa propre limite. Jeanne est intelligente, elle est urbaine et un peu snob, elle est blasée et déprimée et traîne son spleen de Paris à Lisbonne sans vraiment s'y opposer.

Tout le monde aime Jeanne
Tout le monde aime Jeanne ©Diaphana Distribution

Attention, on maintient que Blanche Gardin est une excellente comédienne doublée d'une très bonne scénariste, particulièrement douée et généralement très perspicace dans ses vues. Mais dans Tout le monde aime Jeanne, dont elle occupe la quasi totalité des plans, on touche pleinement la limite de l'exercice du personnage blasé et, sans doute inconsciemment, suggéré comme doté d'une supériorité infondée. Ainsi, Jeanne/Blanche boit de la bière, elle se morfond en gros plan dans l'appartement qu'elle n'arrive pas à débarrasser, et réagit à peine aux interactions proposés par les personnages secondaires. Les agents immobiliers, un ancien amant lisboète (Nuno Lopes), le fantôme de sa mère (Marthe Keller) et même son frère ont du mal à la sortir d'une torpeur qui finit par paraître gratuite.

Tout le monde aime Jeanne ? Non, parce que Jeanne a en réalité quelque chose de profondément mal-aimable. Ni méchante ni gentille, intelligente mais paresseuse, Jeanne murmure une plainte bourgeoise agaçante, comme si cela suffisait à constituer une identité.

Laurent Lafitte à la rescousse

Heureusement, Laurent Lafitte est là pour s'échiner à lui arracher un sourire. Comédien de très grand talent, il est drôle, touchant, et son personnage détenteur d'une profondeur surprenante au regard de la superficialité du reste. Si le duo qu'il compose avec Blanche Gardin fonctionne, c'est tout à son mérite, et les quelques plans qui lui sont réservés seul font l'effet de respirations bienvenues. Il a toujours le physique et la voix justes du personnage qu'il incarne, ce que Maxence Tual arrive aussi à rendre.

À partir de là, le personnage de Jeanne et la performance de Blanche Gardin confinent au rôle-support. Ce qui, en soi, pourrait ne pas être un problème, si Tout le monde aime Jeanne ne gravitait pas uniquement autour d'elle.

Tout le monde aime Jeanne
Jean (Laurent Lafitte) - Tout le monde aime Jeanne ©Diaphana Distribution

Finalement, on rit quelque fois, on s'ennuie souvent, et on manque de s'émouvoir sur les minutes finales parce que celles-ci confirment ce qu'on redoutait de Tout le monde aime Jeanne : sa narration plus que banale et un manque d'idées dommageable, sur le fond comme sur la forme. On aurait vraiment voulu aimer Jeanne, s'émouvoir de son sort et embarquer avec elle dans une renaissance. Dans une réinvention d'un personnage vide pour parvenir à le remplir, une renaissance qui aurait pu être drôle, vicieuse, méchante ou bienveillante, en tout cas étonnante comme Blanche Gardin sait très souvent l'être. Hélas, les trop rares qualités de Tout le monde aime Jeanne pèsent peu dans la balance d'un ensemble purement anecdotique.

Tout le monde aime Jeanne de Céline Devaux, en salles le 7 septembre 2022. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

Voir aussi

Novembre : Cédric Jimenez fait son

Novembre : Cédric Jimenez fait son "Zero Dark Thirty"

CRITIQUE / AVIS - FILM - Après "Bac Nord", Cédric Jimenez s'intéresse avec "Novembre" à la traque des terroristes responsables des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Un sujet délicat qu'il aborde sous la forme d'un film d'enquête tendu.