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Traîné sur le bitume : un désespéré polar coup de poing

Avec son troisième essai, « Traîné sur le bitume », S. Craig Zahler confirme toute la force et la singularité de son cinéma. Mel Gibson et Vince Vaughn se prennent en pleine figure la violence d’un monde qui ne tourne plus du tout dans le bon sens.

Dans son second et précédent film, Section 99, S. Craig Zahler forçait Vince Vaughn à tremper dans des affaires louches pour subvenir aux besoins de sa famille. Quand la société américaine n’est pas en mesure de vous donner de quoi vivre dignement, les plus téméraires cherchent des chemins de traverse afin de s’en sortir. C’est justement Vince Vaughn que le réalisateur retrouve pour son nouveau long-métrage, Traîné sur le bitume.

Le scénario n’est pas bien loin de celui de Section 99. La grande différence étant que l’acteur incarne plutôt un policier. Lorsqu’il est filmé en train de faire preuve d’abus de pouvoir lors d’une arrestation, lui et son partenaire (Mel Gibson) sont suspendus par leur supérieur. Ils ne perdent pas leur badge mais ils ne seront pas payés durant cette période d’inactivité. L’argent, justement, c’est un problème de taille. L’un veut offrir des fiançailles à sa compagne, l’autre veut sortir sa famille du trou à rats dans lequel elle s’empêtre. Leur salaire de misère n’étant guère suffisant, il sont au bord du gouffre quand les vivres sont coupés. Au lieu de se morfondre et d’accepter la réalité froidement, les deux compères s’allient pour passer outre la loi. Leur plan est simple : braquer des braqueurs après qu’ils aient fait leur coup. Mais cette escapade ne va pas totalement se passer comme prévue.

On sent très vite une filiation avec Triple Frontière, le film d’aventure de J.C. Chandor dans lequel des anciens soldats projetaient de braquer un baron de la drogue pour s’offrir un avenir plus radieux. Comment des personnes, normalement liées à des formes d’autorité (la police, l’armée) en viennent-elles à passer de l’autre côté de la barrière ? Chez Chandor ou chez Zahler, le constat est identique : l’Amérique lâche ses enfants. Aucun des deux films ne se lancent dans une étude précise des défaillances du système américain, mais ils ont chacun en sous-texte une rancoeur contre un pays qui ne fait pas de cadeaux aux siens. Cet état des lieux n’est jamais assené avec lourdeur dans Traîné sur le bitume. Avec l’aide de son chef opérateur Benji Bakshi, le metteur en scène immerge personnages comme spectateurs dans un monde sombre, déréglé.

Zahler reste attaché à une certaine forme de lenteur déjà perceptible dans ces deux précédents travaux. Les scènes s’étirent, passent par la case digression, sous l’oeil d’une caméra qui se refuse à l’excitation. Quand il filme un duel sur un terrain vague entre des gangsters et les deux policiers, l’américain prend son temps pour faire monter la tension jusqu’à ébullition, jusqu’au point de rupture. Et d’un coup, cet étrange calme est brisé par un grand éclat de violence. L’emballage formel, classieux, diffuse une ambiance lourde, parsemée de lumières travaillées et de jeux sur les ombres.

Il y a un quelque chose de crépusculaire, d’irréfutablement désespéré. Confrontés à des situations extraordinaires, les personnages perdent leurs repères et sombrent par leur propre désespérante bêtise instinctive. On ne compte plus les nombreuses scènes où une réaction nous prend au dépourvu, avec une issue rarement positive pour le concerné.

Le scénario a l’incroyable ambition de fournir un récit touffu de plus de 2h30. Une durée à mille lieues de ce que propose le cinéma d’action/policier traditionnel, parce que Zahler prend son temps sans que cela ne soit injustifié. Son sujet central n’est pas ce simple argument de polar hard-boiled, il désire en premier lieu sonder le désespoir qui s’est emparé de ce monde. Comment deux policiers mais également deux petites frappes se retrouvent au même endroit, au même moment ? Tout un contexte est dépeint pour en arriver à ce point de non-retour.

La seule touche de manichéisme découle du grand méchant mais tout ceux qui gravitent autour sont poussés par des enjeux moraux forts plus complexes. On se posera quand même des questions sur la teneur de ces longues minutes accordées au personnage de Jennifer Carpenter, une troisième ligne narrative ajoutée au milieu d’un ensemble qui n’en avait pas besoin pour dessiner son pessimisme.

Notre plus gros regret restera de ne pas découvrir Traîné sur le bitume dans une salle de cinéma. Le travail stylistique de Zahler méritait un grand écran pour qu’on l’apprécie. Un éternel débat entre envies de cinéphiles et impératifs commerciaux des distributeurs. On se réjouira au moins de voir qu’un réalisateur aussi stimulant puisse sortir des propositions radicales, qu’importe le moyen par lequel elles nous parviennent.

 

Traîné sur le bitume de S. Craig Zahler, en VOD, DVD et Blu-Ray à partir du 3 août 2019. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

Dans son second et précédent film, Section 99, S. Craig Zahler forçait Vince Vaughn à tremper dans des affaires louches pour subvenir aux besoins de sa famille. Quand la société américaine n'est pas en mesure de vous donner de quoi vivre dignement, les plus téméraires cherchent des chemins de traverse afin de s'en sortir. C'est justement Vince Vaughn que le réalisateur retrouve pour son nouveau long-métrage, Traîné sur le bitume. Le scénario n'est pas bien loin de celui de Section 99. La grande différence étant que l'acteur incarne plutôt un policier. Lorsqu'il est filmé en train de faire preuve d'abus de pouvoir…

Conclusion

Note de la rédaction

S. Craig Zahler nous assène une claque avec ce polar dont la noirceur vous terrasse.

Note spectateur : 3.7 ( 1 notes)
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