Une femme du monde : Laure Calamy, mère et femme galante en majesté

Une femme du monde : Laure Calamy, mère et femme galante en majesté

CRITIQUE / AVIS FILM - Pour son premier long-métrage, Cécile Ducrocq poursuit un travail débuté en 2014 avec son court-métrage "la Contre-allée". Sur le même thème de la prostitution et avec la même actrice, la toujours géniale Laure Calamy, "Une femme du monde" dresse un portrait émouvant et réussi ainsi qu'une chronique sociale intéressante, à défaut d'être entièrement accomplie.

Adieu Noémie, bonjour Laure Calamy

Il lui aura fallu beaucoup de films et de pièces de théâtre pour enfin se faire une place au sommet de l'interprétation féminine française. Révélée au grand public avec la série Dix pour cent, dans laquelle elle incarne la "pétillante" Noémie Leclerc, c'est en 2019 qu'avec Seules les bêtes Laure Calamy prouve qu'elle n'est pas qu'un second rôle de grand luxe. À partir de là, les projets changent. Des premiers rôles brillants dont notamment celui dans Antoinette dans les Cévennes qui lui vaut le César de la meilleure actrice en 2021.

Alors qu'on attend dans nos salles À plein temps, pour lequel elle a reçu un prix d'interprétation à la dernière édition de la Mostra de Venise, elle est à l'affiche d'Une femme du monde. Un film qu'elle porte quasi seule, dans le rôle d'une prostituée indépendante et mère célibataire. Et livrer un portrait de femme moderne, un portrait complexe, poignant et déstabilisant, est parfaitement dans ses cordes.

Une femme du monde
Une femme du monde ©Tandem

Dans Une femme du monde, on suit donc Marie, prostituée indépendante à Strasbourg. Elle a son bout de trottoir, ses habitués qu'elle reçoit chez elle. Elle ne vit pas dans le luxe mais n'est pas non plus dans la précarité. Marie a un fils, Adrien (Nissim Renard, une révélation), adolescent de 17 ans doué pour la cuisine mais qui manque de repères et de confiance en lui. S'il y a une histoire d'amour dans le premier long-métrage de Cécile Ducrocq, c'est celle-ci, un amour maternel au nom duquel Marie va se mettre en quatre pour financer sa formation dans une école prestigieuse de cuisine, qui permettrait à Adrien de devenir chef. Pour trouver l'argent nécessaire, elle va devoir abandonner temporairement son indépendance et retourner travailler dans une maison close à la frontière allemande.

Marie, prostituée et fière de l'être

Laure Calamy incarne ainsi Marie, une femme fière de son travail. Épanouie, elle milite par ailleurs contre la pénalisation des clients, avec d'autres prostituées indépendantes comme elle. Elle assume sa démarche, ne cache à personne son activité. La première partie du film est ainsi comme une longue séquence d'exposition dont les différents personnages constituent avec Marie des scènes indépendantes. On voit alors sa relation avec un client fidèle (toujours parfait Maxence Tual), sa rencontre avec un conseiller bancaire pour une demande de prêt. Ses interactions avec sa belle-famille et ses consoeurs aussi, et bien sûr sa relation avec son fils, qui n'ignore rien des activités de sa mère. Laure Calamy est ainsi avec réussite sur tous les fronts : mère aimante, fille de joie séduisante, et être humain à la bienveillance émouvante.

Au four et au moulin, c'est un nouveau rôle qui montre que l'actrice née en 1975 sait tout faire, sait être de tous les plans en les illuminant avec une intensité unique et une constance remarquable.

Une femme du monde
Une femme du monde ©Tandem

Le cinéma français est sans doute le premier cinéma au monde autant versé dans le drame, la peinture intime et sociale d'une époque. Souvent brillant dans ses dialogues et sa narration, ce cinéma permet à ses interprètes de briller, de se mettre à nu et de porter mille masques, autant de traits de caractères précieux pour déplier un peu de la complexité de la condition humaine. Mais ce cinéma porte un risque inhérent, celui de ne pas réussir à monter sa mise en scène et sa cinématographie, au sens étendu des façons de faire une image, au niveau de ses interprètes. C'est un risque qui existe dans Une femme du monde. Et qui, d'une certaine manière, fait payer à la globalité du film la grande performance de Laure Calamy.

Une seconde partie en deçà

Dans sa seconde partie, celle où Marie revient à une forme de prostitution organisée et plus précaire, Une femme du monde fait un pas intéressant dans un univers plus sombre, plus tendu, où la concurrence est plus appuyée, où les hommes ont tout pouvoir. Exemple, à la solidarité des prostituées indépendantes s'oppose la concurrence féroce des prostituées "employées", et une précarisation telle du métier que l'argent semble n'être plus que le seul moyen et la seule fin de l'existence. Dans cette partie, alors que la première offrait une démarche quasi documentaire, des éléments de thriller apparaissent, avec une réelle inquiétude.

Marie parviendra-t-elle à réussir suffisamment d'argent pour financer l'école d'Adrien, et surtout à quel coût personnel ?

Une femme du monde
Une femme du monde ©Tandem

Toujours centrée sur son actrice principale, le cadre du film perd paradoxalement sa tenue de route dans cette seconde partie. Où notamment la résolution de la relation complexe entre Marie et son fils se complique tout en perdant de sa force. Également, dans cette partie plus tendue, la chronique sociale affaiblit sa pertinence, toujours dans un paradoxe parce que c'est aussi le moment où la gravité de la situation s'accroît. Balancé entre la présence solaire de Laure Calamy et la nécessité d'établir une description quasi exhaustive du métier de prostituée, Une femme du monde hésite finalement sur le fil de son équilibre. Il n'empêche, le film reste le lieu d'une performance majeure de son actrice principale et un manifeste éclairant et intelligent à propos d'une profession sur laquelle la société compte tout en cherchant à la rendre invisible.

Une femme du monde, de Cécile Ducrocq. Le 8 décembre 2021 en salles. La bande-annonce ci-dessus. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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