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Winter Brothers : descente sidérante au fin fond de la solitude

Avec « Winter Brothers », l’islando-danois Hylnur Palmason nous offre une plongée dans le chaos d’une mine danoise, sublimée par l’idée d’une innocence gangrenée.

Dans l’obscurité totale, là où seul le fracas des pioches contre la roche permet de s’orienter en plein chaos, la lumière jaillit des lampes torches des mineurs entassés au fond du gouffre. Les bruits sont stridents, la confusion est totale, la détresse nous envahit et la peur guide nos sens. Mais rapidement, la mise en place très claustrophobe de Winter Brothers laisse place à la luminosité aveuglante des paysages danois. La neige s’y confond avec le calcaire que viennent extraire les jeunes hommes, dont deux frères, Emil et Johan, protagonistes principaux du premier long-métrage du réalisateur islando-danois Hylnur Palmason.

Ces premières images de Winter Brothers, aux contrastes saisissants (l’obscurité/la lumière, la roche/la neige, l’industrie/la nature), frappent d’entrée de jeu. Formellement, on assiste, sidéré, à un travail dantesque sur les jeux de lumières, de son et de hors-champ qui se met en place au fond de la mine, avant de découvrir, ébahi, cette blancheur immaculée qui semble avoir enveloppé tous ceux qui se trouvent à la surface. Les visages des mineurs sont couverts de calcaire, la nature malmenée est couverte de neige : la pureté du blanc couvre tout, y compris les plus viles pulsions que l’on devine.

Le soufre et la douleur

Emil, interprété par Elliott Crosset Hove, est l’un de ces mineurs de l’extrême. Avec son grand frère Joan (Simon Sears), il vend clandestinement à ses collègues de travail une boisson alcoolisée fabriquée par ses soins en volant des mixtures toxiques entreposées dans l’usine. Mais Emil est un jeune homme très seul. Il fantasme sur Anna (Victoria Carmen Sonne), une fille qui habite non loin de la mine. Un jour, Emil est convoqué par le directeur de l’usine, Carl (Lars Mikkelsen) : l’un de ses collègues s’est retrouvé à l’hôpital après avoir, soi-disant, été empoisonné par son étrange liqueur. Emil est menacé par son patron et répudié par ses collègues. Il se retrouve isolé et découvre, dans des vidéos d’initiation au tir en terrain boueux, une échappatoire inespéré.

Winter Brothers fait partie de ces expériences sensorielles qui ne cherchent pas forcément à expliquer clairement les tenants et les aboutissants de sa proposition esthétique. Cela pourra en repousser certains ou, au contraire, en attirer d’autres. Fort d’un design sonore incroyable et d’une direction artistique à couper le souffle, ce premier long de Hylnur Palmason est une petite révélation de ce côté-là. Visuellement, le premier tiers du film nous a même rappelé Le Fils de Saul de Laszlo Nemes. Avec son travail sur le son et sur la lumière, sur ce qui est visible ou non, sur ce que l’on ne nous laisse pas visualiser ou, à l’inverse, sur ce que l’on nous montre frontalement, Palmason s’impose comme un jeune formaliste plutôt doué.

Naïveté malmenée

Mais le film ne se limite pas à ça. Si dans son esthétique sonore et visuelle, Winter Brothers est un cousin proche du Fils de Saul, il pourrait être, dans les thématiques qu’il aborde, son jumeau maléfique. Là où le Sonderkommando de Nemes tentait de suivre une pulsion de vie là où règne la mort, Emil, quant à lui, suit une pulsion de mort là où la vie parvient à se maintenir dans des conditions extrêmes. Via le poison qu’il deale plus ou moins discrètement à ses camarades mineurs, via les leçons de tirs qu’il prend sur cassette vidéo (armé d’un fusil qu’il a récupéré au début du film), via des bagarres fratricides (où il manque de peu de mourir, étouffé), Emil fait joujou avec la mort.

Et le contraste entre sa naïveté, son innocence (c’est un bienheureux qui prend plaisir à effectuer divers tours de magie à ses collègues ou à la jeune Anna) et son quotidien morbide, habité par la douleur d’un travail inhumain et l’ambiance mortifère qui règne dans son entourage, fait écho à la pureté du blanc qui vient se poser sur la boue dans laquelle il finira, d’ailleurs, par se traîner douloureusement. C’est en cela que Winter Brothers n’est pas seulement une expérience sidérante, mais aussi une métaphore d’une naïveté très touchante, où l’innocence du jeune Emil tente de reconquérir le terrain perdu au profit des usines et des industries dans lesquels elle est avalée sauvagement.

Du choc à l’émotion

C’est ce qui nous est dit en filigrane tout au long du film, notamment dans son dernier tiers. Celui-ci, bien que parfois confus, vient nous rappeler que la pitié que nous inspire Emil vient avant tout de l’inassouvissement permanent de ses désirs. Celui-ci les dissimule et en souffre (il n’a absolument personne avec qui les partager). Lorsqu’il est jeté dans un talus boueux après avoir été accusé d’empoisonner ses collègues, la vision pathétique qui lui vient s’impose comme l’une des scènes les plus fortes du film. Au-delà de l’exercice de style et de la stimulation des sens que Winter Brothers nous offre, cette rêverie où Emil se retrouve en position fœtale face à Anna est d’une force tragique inattendue. : l’âpreté de la mine – et du film en général – se transforme soudainement en véritable cocon dramatique.

Cette allégorie de la naïveté déchirée par la solitude sous la forme de la chronique minière permet par ailleurs de mettre en lumière la performance incroyable de Elliott Crosset Hove dans le rôle d’Emil. Son visage et son corps, tous deux expressions à la fois d’une enfance candide et d’une inquiétude maladive (Emil est une sorte d’ingénu paranoïaque), font de lui aussi une révélation. Son innocence comme sa malice est contagieuse et sa solitude finit même par nous briser le cœur dans un film où, il faut l’avouer, on n’attendait pas une telle chaleur émotionnelle. Autant dire que l’on attend déjà avec impatience le prochain film d’Hylnur Palmason, venu avec Winter Brothers éclairer avec entrain et enthousiasme ce début d’année.

 

Winter Brothers de Hylnur Palmason, en salle le 21 février 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

Dans l’obscurité totale, là où seul le fracas des pioches contre la roche permet de s’orienter en plein chaos, la lumière jaillit des lampes torches des mineurs entassés au fond du gouffre. Les bruits sont stridents, la confusion est totale, la détresse nous envahit et la peur guide nos sens. Mais rapidement, la mise en place très claustrophobe de Winter Brothers laisse place à la luminosité aveuglante des paysages danois. La neige s’y confond avec le calcaire que viennent extraire les jeunes hommes, dont deux frères, Emil et Johan, protagonistes principaux du premier long-métrage du réalisateur islando-danois Hylnur Palmason. Ces premières…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

BILAN TRÈS POSITIF

Pour son premier long-métrage, Hylnur Palmason met la barre très haute. Choc immédiat, « Winter Brothers » est une petite pépite extraite des profondeurs.

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