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Detroit – Notre avis

Kathryn Bigelow revient brillamment avec “Detroit”, film historique, sur les émeutes de 1967 qui résonnent encore aujourd’hui.

Sacrée en 2009 avec Démineurs (Oscar du meilleur film et meilleur réalisateur), Kathryn Bigelow semblait avoir atteint le meilleur de son cinéma en 2013 avec Zero Dark Thirty (nominé à l’Oscar du meilleur film). Pourtant, avec Detroit, qui revient sur les émeutes de 1967 dans la ville du Michigan, déclenchées, le 23 juillet, à la suite d’un raid de la police dans un bar clandestin, la cinéaste ne faiblit pas.

À bientôt 66 ans (le 27 novembre), elle s’ajoute même à cette poignée de réalisateurs historiques (Clint Eastwood en tête), qui surélèvent un cinéma américain en perte de vitesse en questionnant leur pays et son Histoire. Clairement, les films de cette qualité sont rares. Bigelow livre là une œuvre d’exception, assurément l’un des plus grands films de l’année.

De Detroit aux Dramatics

Depuis Démineurs, Bigelow a clairement opéré un changement dans son cinéma. Même si son style de mise en scène n’est pas vraiment nouveau, et qu’on trouve dans le récit de Strange Days (1995) des points communs avec Detroit, la cinéaste se montre bien plus politique depuis sa collaboration avec Mark Boal. Le journaliste d’investigation est ainsi devenu son scénariste attitré depuis le huitième film de la réalisatrice. Ensemble, ils évoquaient les troubles de l’histoire américaine au travers de personnages réels ; suivant un membre d’une équipe de déminage en pleine guerre d’Irak pour Démineurs, et la traque de Ben Laden par une agente de la CIA pour Zero Dark Thirty. Detroit n’y fait donc pas exception. Cette fois, il s’agit de l’Algiers Motel, où trois Afro-Américains auraient été abattus par des policiers aux allures de cow-boys. Les responsables ont par la suite été jugés, mais innocentés par un jury blanc.

Detroit de Katheryn Bigelow

Kathryn Bigelow part alors de l’histoire dans sa globalité (les émeutes qui ont lieu un peu partout dans la ville durant plusieurs jours ), pour traiter de destins individuels. Ainsi, la première partie de Detroit consiste en une plongée au cœur des événements, où les violences policières sur la communauté noire vont mener à un embrasement de la ville. Le contexte mis en place, le récit se resserre pour se concentrer sur cette poignée de protagonistes présents à l’Algier Motel : une patrouille de policiers, dans le viseur de leur supérieur après avoir abattu dans le dos un fuyard, le chef de la sécurité d’une boutique aux alentours (interprété par John Boyega), et les clients de l’annexe de l’hôtel, dont le leader du groupe The Dramatics et son jeune manager.

Ces héritiers du “cinéma-vérité”

Par ce resserrement, la cinéaste évite un regard froid et trop distancié. Elle mêle ainsi une dramaturgie forte à ce travail journalistique et d’investigation. Et même si sa position est évidente, basée sur de nombreux témoignages, elle ne fait pas de généralités. Ne présentant finalement qu’une poignée de policiers extrémistes. Son approche réaliste, elle, se retrouve avant tout dans sa réalisation.

Tel un Michael Mann, Kathryn Bigelow filme avec une caméra tremblante, à l’épaule, et avec une multitude d’angles de caméra. Comme on le disait, ce n’est pas forcément nouveau chez elle. Mais par l’ajout du directeur de la photographie Barry Akroyd (passé par Ken Loach et Paul Greengrass), et l’utilisation de la caméra numérique Alexa, qui lui permet d’avoir une image d’époque et d’entrecouper son film d’images d’archives, Bigelow semble plus proche que jamais d’un « cinéma-vérité » hérité des années 1960.

Detroit de Katheryn Bigelow

Parfois à la limite du documentaire, comme présente sur une zone de guerre – il faut voir entrer ces chars de l’armée dans un Detroit en ruines -, Bigelow capte une forme de réel sans omettre pour autant un aspect grand spectacle. Comme Mann, la cinéaste fait ainsi preuve d’une modernité qui force le respect. Et il n’est pas si surprenant de la voir collaborer à nouveau avec William Goldenberg, monteur de Miami Vice et Heat. C’est notamment grâce à cela qu’elle parvient à plonger le film, durant toute sa deuxième partie, dans une tension palpable. Faisant alors tendre le film vers un huis clos inattendu, entre thriller et horreur.

Larry Reed, héros malgré lui

Vient alors la question de l’utilité d’une telle œuvre. En évoquant ces événements du passé, Detroit fait directement écho avec la société américain (mais pas que) actuelle. Il s’agit là des émeutes de Detroit en 1967, trois ans après le Civil Rights Act de juillet 1964, qui déclaré illégale la discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe, ou l’origine nationale. Au même moment, il y avait celles de Watts à Los Angeles (1965). Puis de Chicago et Baltimore (en 1968, après l’assassinat de Martin Luther King), qui marquèrent Kathryn Bigelow, alors adolescente. En 1992, il y eut Los Angeles, après le passage à tabac de Rodney King.

Puis Ferguson en 2014, auquel l’une des premières scènes de Detroit – celle d’un jeune homme abattu dans le dos – pourrait faire référence. Enfin, en août dernier, juste après la sortie du film aux Etats-Unis, Charlottesville fut marquée par des manifestations racistes, et les réactions de Donald Trump n’ont pas arrangé les choses. L’Amérique semble donc répéter inlassablement les mêmes erreurs, et Kathryn Bigelow est là pour le rappeler. « Detroit était notre passé. C’est devenu notre présent » dit-elle assez justement dans l’article du Monde du 15 septembre 2017.

Detroit de Katheryn Bigelow

Le message est clair. Mais la cinéaste va plus loin en se focalisant encore davantage sur un personnage, celui de Larry Reed (interprété par Algee Smith), leader de l’époque des Dramatics, qui se révèle être le protagoniste le plus important du film. Victime parmi les autres, il réunit en lui toute la symbolique des inégalités sociales. Perdant toute confiance en « l’homme blanc », et développant une paranoïa légitime, Reed refusera de remonter sur scène avec son groupe, car opposé à l’idée de faire « danser les blancs ». Par lui, Detroit élargit les points de vue et présente toute la complexité derrière les questions d’intégrations. Kathryn Bigelow referme alors son film sur un dernier plan du jeune homme, dont la simplicité est à la hauteur de sa perfection, à l’image d’un film grandiose de bout en bout.

 

Detroit de Kathryn Bigelow, en salle le 11 octobre 2017. Ci-dessus la bande-annonce.

Sacrée en 2009 avec Démineurs (Oscar du meilleur film et meilleur réalisateur), Kathryn Bigelow semblait avoir atteint le meilleur de son cinéma en 2013 avec Zero Dark Thirty (nominé à l’Oscar du meilleur film). Pourtant, avec Detroit, qui revient sur les émeutes de 1967 dans la ville du Michigan, déclenchées, le 23 juillet, à la suite d’un raid de la police dans un bar clandestin, la cinéaste ne faiblit pas. À bientôt 66 ans (le 27 novembre), elle s’ajoute même à cette poignée de réalisateurs historiques (Clint Eastwood en tête), qui surélèvent un cinéma américain en perte de vitesse en…

Note de la rédaction

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Premier de la classe

Plus qu'un film historique, Kathryn Bigelow réalise un film utile pour évoquer les troubles de l'Amérique d'hier et d'aujourd'hui. Grandiose !

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