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Vernon Subutex : symphonie rock et déprimée d’un nouveau monde

CRITIQUE SÉRIE – La diffusion de « Vernon Subutex », création de Canal + adaptée de l’oeuvre de Virginie Despentes, débute ce 8 avril 2019. Une première saison prometteuse, avec des personnages attachants et tout ce qu’il faut de clair-obscur.

Vernon Subutex, disquaire et figure emblématique du rock underground parisien des années 90, est expulsé de chez lui, au-dessus du magasin de vinyles et de disques Revolver, fermé depuis plusieurs années. Ne sachant où aller, il recontacte ses amis de l’époque, dont le chanteur Alex Bleach. Celui-ci, avant de mourir d’une overdose, lui confie des enregistrements, un testament musical en même temps que des confidences. Dans son errance, Vernon va perdre les cassettes, et au fil de ses rencontres devenir l’homme le plus recherché de Paris, ou presque.

Vernon Subutex : une série pour un chef-d’oeuvre de la littérature

La trilogie Vernon Subutex, œuvre majeure de Virginie Despentes et phénomène littéraire de ces dernières années, est en elle-même une œuvre accomplie, entière, et patiente. C’est aussi un discours amoureux de beaucoup de choses, en même temps qu’une colère, une incompréhension, une prière pour un autre temps. Côté Canal +, la fiction se porte au mieux, avec des réussites de premier plan (entre autres, Engrenages, Le Bureau des Légendes, Hippocrate). Véritable fer de lance de la création télévisuelle française, Canal + domine de la tête et des épaules son sujet. Idée géniale et pari très risqué, c’est donc sur une adaptation de Vernon Subutex que les auteurs et les équipes de la « création originale » du groupe se sont penchés.

Critique Vernon Subutex : symphonie rock et déprimée d'un nouveau monde

Pourquoi tenter le pari de cette adaptation ? C’est en réalité une évidence : Subutex raconte la vie dans les années 2010 des jeunes adultes des années 90, les derniers punks, fans de vinyles, de rock, épris de liberté. Une génération qui se réveille dans un XXIe siècle où tous les repères ont changé. Du pain bénit pour Canal + qui aime développer des anti-héros, des explorations de milieu, avec dans le cas de Vernon Subutex, une imagerie parisienne plutôt réussie, sans être racoleuse ni condescendante. Filmer Paris dans ses couches populaires et riches, mais toujours dans une crasse enveloppante, voire confortable, est une perspective assez rare pour être soulignée.

Un récit adapté avec talent

Comment ? Cathy Verney au scénario et à la réalisation, Romain Duris en Vernon Subutex, et une foule qui s’agite autour avec des mérites inégaux. Comme dans les livres, utiliser le personnage central de Vernon pour construire autour une structure chorale, un bestiaire de caractères et de physiques qui peuvent tous raconter leur présent, leur passé, nourrissant le fantasme entre les deux : que sont-ils devenus, comment, quel est le monde disparu auquel ils ont survécu ?

Véritable tour de force, la série fond en neuf épisodes qui synthétisent plusieurs développements distincts dans les livres. C’est très réussi, le meilleur exemple étant sans doute le passage au festival de Cannes, qui accélère toute l’intrigue vaguement policière du récit. Chez Despentes, celle-ci s’étend sur les trois livres et toute la période couverte. Grâce leur soit rendue, les auteurs de la série ont bien lu Vernon Subutex, où le « héros » n’est que le catalyseur des vies de ses camarades, un reflet, une figure presque immobile où tous viennent se projeter, ricocher contre. Un rôle en subtil retrait, comme un narrateur muet, et c’est là un autre tour de force. Autour de lui des personnages s’épanouissent, flamboyants, et il faut faire une mention particulière au personnage d’Anaïs, incarnée par la jusque-là chanteuse et maintenant actrice Flora Fischbach.

Des hommes presque minables pour des femmes solaires

Vernon chute, irrémédiablement, sans résister. Laurent Dopalet (le toujours aussi délicieusement gênant Laurent Lucas), est un monstre de vulgarité et de colère mal dirigée, tandis que Xavier Fardin (Philippe Rebbot) est d’une médiocrité sans fond mais attachant. La série choisit, face à eux, un tour résolument féministe, en offrant à des femmes, toutes fortes et différentes, les plus beaux rôles de Vernon Subutex. La Hyène (Céline Sallette) et Anaïs (Flora Fischbach) forment un duo très réussi, construit sur une tension sexuelle et un enthousiasme dévastateur.

Critique Vernon Subutex : symphonie rock et déprimée d'un nouveau monde

Dans les premiers instants, Flora Fischbach semble trop sage, trop appliquée, cherchant presque l’approbation de la caméra. Et puis, la fiction se mêlant à la réalité, sa rencontre avec La Hyène, enquêtrice privée et troll professionnel, va révéler autant le personnage que l’actrice. C’est excellent, joli à regarder, entraînant, et c’est une grande réussite de la série. En effet, Anaïs est un personnage très secondaire des livres, et sa romance avec la Hyène n’y est pas structurante. C’est dans la série tout l’inverse, où leur histoire est centrale. En plus de ce duo, on apprécie aussi beaucoup Olga, clocharde au grand cœur, et on s’effraie devant la Sylvie lunatique, incarnée avec brio par Florence Thomassin.

L’esquisse d’une ambitieuse chronique sociale

Deux thématiques abordées, par esquisses, sont contemporaines et brûlantes : l’Islam français, et les différentes identités sexuelles. Le traitement de ces thématiques est léger, comme une ébauche, et participe surtout à mettre en place l’ambiance d’un monde à bout de souffle, et d’un autre à imaginer. Sur ce point différent du roman, la série ne montre pas encore la naissance du gourou-malgré-lui Vernon Subutex, qui inspirera à tous ces personnages une autre vie. C’est plutôt l’heure de montrer le monde tel qu’il est, le montrer par les autres : des individus fascinants, libres ou le devenant, avec leurs fantômes.

Critique Vernon Subutex : symphonie rock et déprimée d'un nouveau monde

C’est cependant là où la série n’atteint pas la profonde noirceur de l’œuvre de Despentes. En effet, la série n’est pas aussi désespérée, froide et même glauque, que les livres, et il y a beaucoup de lumière dans les plans, des sourires sur les visages, un espoir qui revient sans cesse suite aux catastrophes qui s’enchaînent. Si cette vue fonctionne, c’est néanmoins une infidélité réelle à l’humeur du Vernon Subutex version Despentes.

Aussi, si l’adaptation est globalement réussie et respectueuse dans ses idées originales, la narration laisse parfois au spectateur une petite pointe de « descente ». Tout n’est pas nécessaire dans cette première saison, et des rencontres se font mais sans réelle suite (on pense par exemple au passage Lydia Bazooka), dans des moments de flottement. Alors, étourdie parfois, mais très souvent touchante et enthousiaste, la série peut toujours se reposer sur son (faux) personnage principal, incarné par un Romain Duris parfait, lui le môme du Péril jeune, lui l’acteur de toute une génération, son sourire d’autant plus enfantin qu’il vieillit comme tout le monde.

Pour l’amour du rock

On ne saurait juger correctement de la série sans constater son expertise rock, une playlist pointue où se glissent parfois des titres plus mainstream. Que ce soit pendant le flashback au magasin Revolver ou lors d’une soirée chez Kiko le trader, la musique est omniprésente dans Vernon Subutex, sans jamais dépareiller ou alourdir. C’est un autre soin apporté à l’adaptation, et celle-ci y gagne. Plus de quarante titres, des perles, des redécouvertes, des hymnes (Cambodia de Kim Wilde, Schizophrenia de Sonic Youth, etc.), et un budget musique atteignant les 350 000 euros ! Pour le bonheur de tous, l’ambiance musicale de Vernon Subutex est parfaite, essentiellement diégétique puisque c’est presque toujours Vernon Subutex lui-même, depuis son iPod ou des platines, qui lance les morceaux.

« La fête est finie« , c’est ce que murmure cette première saison de Vernon Subutex. Impossible de penser que la série chercherait déjà son souffle, alors qu’elle ne repose pour le moment que sur une seule saison. Difficile de savoir néanmoins, devant le réel enthousiasme qu’elle génère, si l’emprise de la saison sur les deux premiers tomes n’est cependant pas trop gourmande. En effet, trilogie littéraire presque somme, en forme d’évangiles, en tout cas mystique, Vernon Subutex mériterait sans doute un découpage plus fin sur un temps plus long. Alors, comme pour Vernon, sur son banc des Buttes-Chaumont, se crée pour le spectateur un vertige où le tout et le rien se mêlent dans un même regard. Aux auteurs de saisir cet instant précieux et d’assumer cette très belle promesse.

 

Vernon Subutex réalisée par Cathy Verney, à partir du 8 avril 2019 sur Canal +. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

Vernon Subutex, disquaire et figure emblématique du rock underground parisien des années 90, est expulsé de chez lui, au-dessus du magasin de vinyles et de disques Revolver, fermé depuis plusieurs années. Ne sachant où aller, il recontacte ses amis de l’époque, dont le chanteur Alex Bleach. Celui-ci, avant de mourir d’une overdose, lui confie des enregistrements, un testament musical en même temps que des confidences. Dans son errance, Vernon va perdre les cassettes, et au fil de ses rencontres devenir l’homme le plus recherché de Paris, ou presque. Vernon Subutex : une série pour un chef-d'oeuvre de la littérature La…

Conclusion

Note de la rédaction

Originale, soignée, assez fidèle à l'oeuvre de Virginie Despentes, la première saison de "Vernon Subutex" réussit à raviver un monde disparu, avec ses valeurs : le collectif, l'émotion, l'insouciance, et les confronter dans un drame léger au monde contemporain. Une réussite, et déjà l'impatience de la suite. A voir.

Note spectateur : 2.72 ( 3 votes)
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