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Gros Plan : l’anthologie, le nouvel eldorado des séries tv

Alors que la nouvelle saison de la série d’anticipation « Black Mirror » est arrivée le 29 décembre sur Netflix, attardons-nous sur l’anthologie, un format revenu à la mode et qui séduit à la fois la critique et le public.

L’anthologie n’est pas née avec Alfred Hitchcock, mais son aura et son talent ont fait qu’il a établi la première date, à la télévision, de ce format un peu particulier. Alfred Hitchcock Présente (1955-1961) a permis au maître anglais de se mettre en scène en introduisant et en concluant tous les épisodes du show. Outre la présence du cinéaste, ces derniers partageaient quelques récurrences, comme un certain humour noir ou des récits souvent criminels. Mais tous les épisodes étaient indépendants entre eux et utilisaient de nouveaux personnages, lieux et histoires. L’exemple type de l’anthologie télévisée, en somme. Pour Charlotte Blum, journaliste à OCS, auteur du documentaire The Art of Television : les réalisateurs de séries et du livre Séries : Une Addiction Planétaire, cette série « prouvait qu’un cinéaste pouvait s’intéresser à la télévision, et cela a commencé à réduire l’écart de considération entre petit et grand écran. »

Le format, qui a eu quelques dignes autres représentants (La Quatrième Dimension, Les Contes de la Crypte), a surtout été investi par les genres de l’horreur et de la science-fiction, pour des résultats oubliables. La nouveauté, ces dernières années, c’est l’apparition et la pérennisation de séries de haut-standing, qui investissent des genres divers et s’accommodent avec aisance de ne pas poursuivre sur plus d’une saison ou d’un épisode l’histoire de leurs personnages. La question qui se pose alors est de savoir si cette réussite des séries d’anthologie est un heureux hasard qui se répète ou une tendance qui promet d’aller en s’accentuant ?

American Anthology Story

Une série d’anthologie ne capitalise pas à long terme sur des personnages récurrents et leurs diverses péripéties, mais le fait plutôt grâce à des éléments moins ouvertement addictifs, comme les thématiques de son discours ou son exploration d’un genre. Deux séries, l’une étant un spin-off de l’autre, exemplifient ces deux versants. La première, American Horror Story, réinvestit les figures et lieux communs de l’horreur, comme la maison hantée (saison 1), les sorcières (saison 3) ou les clowns (saison 7). Et comme nous le confirme Charlotte Blum, « le retour en grâce du format est dû à American Horror Story, qui a su mêler genre horrifique sans concession, actrices cultes (Jessica Lange, Kathy Bates, Angela Bassett) et réalisation léchée. »

American Crime Story, saison 1, Cuba Gooding Jr.

 

La seconde, American Crime Story, entend, elle, se pencher sur les grands récits criminels de la société américaine contemporaine. Cette dernière investit dans sa saison 1 l’affaire O.J. Simpson. La cavale de la star et le procès qui a suivi ont été retransmis en direct à la télévision et ont tenu en haleine l’Amérique pendant près d’un an. En se penchant sur cette histoire, les auteurs ont mis en lumière le moment où les Etats-Unis ont définitivement basculé dans l’ère de la spectacularisation de l’info, pour ne plus jamais en revenir. Les saisons suivantes, qui s’intéresseront à l’assassinat de Gianni Versace ou à l’affaire Monica Lewinsky, promettent un net renouvellement des histoires tout en se situant dans le même contexte, soit une analyse acérée de l’Amérique contemporaine déformée par ses excès, notamment médiatiques.

Imposé par le format, le renouvellement se doit d’être constant et cette idée est poussée au bout de sa logique par la série créée par Charlie Brooker, Black Mirror. Chaque épisode de ce show dystopique, qui montre le devenir contrarié de l’humanité en proie à une technologie envahissante, est un éternel recommencement. En effet, elle se permet d’aborder son sujet grâce à différents genres (comédie romantique, polar voire épouvante), tout en faisant varier la durée de ses épisodes (de 41 minutes à 1h29). Ultra-libre, cette série au ton pessimiste en est à sa 4e saison et compte 18 épisodes inégaux, mais qui forme globalement une réussite frappante. Grâce à son intense créativité qui la met à l’abri de la routine, ce que beaucoup de séries à succès rencontrent bien trop souvent, Black Mirror jouit d’une grande popularité et illustre à merveille les avantages qu’ont les séries à investir le genre de l’anthologie qui, avec Fargo ou True Detective notamment, peut atteindre une envergure cinématographique.

Anthologiquement Vôtre

Cette comparaison avec le cinéma peut s’expliquer par la présence d’acteurs chevronnés et par la liberté et la précision que le format laisse aux showrunners pour peaufiner leurs histoires. Pour Charlotte Blum, dans une série dite « classique », « beaucoup de showrunners ne savent pas quand se terminera leur série et sont sur un fil en permanence. Alors qu’avec les séries d’anthologie, on sait dès le début où l’on va, et les histoires semblent encore mieux ficelées. »

Fargo, saison 1, Martin Freeman

 

Le lien avec le cinéma est évident avec Fargo, série criminelle en trois saisons adaptée du film éponyme des frères Coen. Si cette dernière brille par la qualité de son écriture et son inventivité formelle hallucinante pour la télévision, elle peut également se targuer d’attirer des acteurs de renom pour ses rôles principaux, comme Ewan McGregor ou Kirsten Dunst. Quant à True Detective, le casting des deux premières saisons est étoilé : Colin Farrell, Matthew McConaughey, Rachel McAdams, Woody Harrelson, Vince Vaughn… « Le format court est un moyen d’avoir des acteurs de cinéma qui ne souhaitent pas s’engager plusieurs années sur une série » nous dit Charlotte Blum. C’est d’ailleurs pour cette raison que Martin Freeman, qui a interprété Bilbon Sacquet dans la trilogie Le Hobbit, a accepté de jouer dans Fargo.

Elaborées pour du court-terme, dans certains cas comme des films (Justin Lin est le seul réalisateur de la saison 1 de True Detective), ces séries d’anthologie de qualités tendent à brouiller la déjà mince frontière entre le cinéma, qui apparaît dépourvu d’idées, et la télévision. Et au vu de son succès public et critique, la tendance voyant ce format proliférer a peu de chance de s’inverser. Pour Charlotte Blum, c’est même évident : « Je pense que la tendance va s’accentuer mais avec un fonctionnement plus adapté. Par exemple, il n’y a pas d’urgence à produire une saison par an. On a vu avec l’horrible seconde saison de True Detective qu’il vaut mieux attendre. » La saison 3, en préparation, aura à cœur de redresser le niveau et de continuer à écrire le livre d’or d’un genre en pleine expansion.

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