#LCDLS : Blade Runner de Ridley Scott

#LCDLS : Blade Runner de Ridley Scott

À une semaine de la sortie de « Blade Runner 2049 », « Blade Runner » version 2019 reste, encore aujourd’hui, un gouffre interprétatif passionnant qui nous livre une vision du futur paradoxalement passéiste.

Voir, en 2017, un classique vieux de 35 ans tenter d’anticiper 2019 à la manière d’un vieux polar des années 40 a forcément quelque chose de vertigineux. Et parmi les classiques de la science fiction, quelque part entre Alien et Soleil Vert, Blade Runner a cette particularité de ressembler plus au Faucon Maltais ou au Grand Sommeil qu’à n’importe quel film d’anticipation tel qu’on l’entendrait aujourd’hui. Car malgré cette étiquette lacunaire, ce désormais classique de Ridley Scott, sorti en 1982, est en réalité un film noir qui, au fond, aurait très bien pu se dérouler dans les années 50. Un policier à la retraite aurait été chargé, entre deux verres de whisky, de démasquer des espions infiltrés et de les éliminer, avant de se mettre lui-même à douter de son camp, après être tombé amoureux de l’une des espionnes.

Ici, Rick Deckard (Harrison Ford), un ancien blade runner solitaire, est chargé d’éliminer quatre, puis cinq, replicants, des androïdes à forme humaine qui se cachent dans une société dystopique où leur présence a été interdite depuis un incident sur l’une des colonies extraterrestres de l’humanité. Si ce pitch n’amène pas immédiatement l’idée du film noir à la Howard Hawks, c’est le traitement visuel et atmosphérique de Ridley Scott, jeune réalisateur montant à l’époque, qui inscrit définitivement Blade Runner dans une lignée de films policier aux codes bien définis (fatalisme, solitude, meurtre, etc).

Blade Runner

Du néo-noir au tech-noir

Car la science-fiction ne suffit apparemment pas à Ridley Scott : Alien était un film d’horreur qui utilisait les codes du slasher, ici, Blade Runner est un film policier entretenant les codes d’un film noir qu’on pensait, en 1982, disparu depuis un moment. Une particularité qui fera éternellement entrer le film dans le panthéon des films de science-fiction tout en faisant de Blade Runner le précurseur d'un genre à part entière : le tech-noir, dans lequel s'inscrit Terminator de James Cameron («technoir» est le nom de la boite de nuit dans laquelle le T-800 va tenter d'éliminer Sarah Connord) mais aussi Brazil de Terry Gilliam ou encore Dark City d'Alex Proyas.

C’est cette approche old-school d’un genre renouvelé par Hollywood dans les années 80 (la science-fiction à l’heure de Schwarzenegger) qui apporte une dimension nostalgique décuplée à Blade Runner. Ce dernier, désabusé jusqu’à son dénouement, semble hanté par des souvenirs fabriqués : ceux, implantés dans la programme des androïdes pour leur simuler une vie antérieure, et ceux des films noirs des années 40 ancrés dans la culture populaire, qui refont surface dans Blade Runner. Silencieux, morose, pluvieux, mais habité par des nappes électroniques, un scintillement permanent et des contrastes visuels très prononcés : à première vue, le Los Angeles version 2019 se différencie bien du décorum du film noir en développant sa nature de film d'anticipation.

Blade Runner

Retour vers le passé

En réalité, ce Los Angeles là est bien plus qu'une simple dérive technologique du futur vu par les années 80. C'est un hommage rétro-futuriste permanent, un lieu où l'on feuillette encore un vieux journal papier avant d'embarquer dans sa voiture volante, où l'on mène l'enquête en zoomant informatiquement sur un polaroïd scanné, où l'on crée des robots tout en continuant à jouer aux échecs et où l'on fétichise des animaux robotiques (une chouette, un serpent), en souvenir d'un monde où ils peuplaient encore la Terre. C'est cette relation futur/passé qui donne un cachet particulier à Blade Runner, en livrant la vision amère d'un avenir sombre, habité de fantômes anachroniques et de clowns tristes (le replicant Roy Batty, interprété par Rutger Hauer, avec ses pitreries terrifiantes, est franchement hors du temps).

Blade Runner est, au fond, un film d'anticipation, mais aussi, paradoxalement, un magnifique hommage au XXème siècle et à l'époque archaïque au sein duquel son imagerie futuriste s'est créée. Comme n'importe quel homme en 1940, Deckard entretient son spleen en jouant du piano face à des photos de son (faux ?) passé, noyant son chagrin dans l'alcool : c'est une vision très caricaturale, certes, mais dans la lignée du héros d'un film noir, définitivement ancré dans une époque bien précise. Rick Deckard semble avoir trouvé un écho à sa nostalgie apparente dans la forme du film lui-même. Les replicants eux-aussi ont, par ailleurs, su trouver leur alter-ego passéiste avec les automates de JF Sebastian, marionnettes articulées qui transforment son grand appartement en gigantesque cabinet de curiosité.

Blade Runner

Après Blade Runner, Ridley Scott réalisera la célèbre publicité « 1984 » pour le Macintosh d'Apple ainsi que Traquée en 1987, puis Black Rain en 1989, deux films policiers stylisés qui confirment l'étau dans lequel est piégé Ridley Scott, coincé entre la fascination d'une technologie futuriste et l'admiration d'un passé glamour.

 

Voir aussi

#LCDLS : Blade II de Guillermo Del Toro

#LCDLS : Blade II de Guillermo Del Toro

A l'approche de la sortie de "La forme de l'eau", retour sur "Blade II", l'une des nombreuses réussites du génial Guillermo Del Toro. Dans ce blockbuster qui annonce "Hellboy", on retrouve de nombreux éléments chers au réalisateur, à commencer par son amour pour les monstres.