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#LCDLS : Les Hommes du président de Alan J. Paluka

Alors que « Pentagon Papers » s’apprête à sortir sur nos écrans, retour sur l’autre grande affaire américaine du siècle dernier avec « Les Hommes du président » de Alan J. Paluka, qui prend place seulement quelques mois après les événements narrés dans le film de Steven Spielberg.

En 1971, les révélations de deux journalistes du Washington Post, Bob Woodward et Carl Bernstein, à propos de l’affaire du Watergate a eu une telle résonance que, trois ans plus tard, Richard Nixon démissionnera sous l’accumulation des charges à l’encontre de son gouvernement (en vrac : détournement illégal de fonds de campagne, sabotage en période d’élection, écoutes clandestines, parjure, obstruction à la justice). Si le nom du scandale du Watergate parle à tout le monde, le déroulement de l’affaire est quant à lui beaucoup moins évident.

Tout part d’une tentative de mise sur écoute ratée au Watergate, à l’époque siège du parti démocrate, adversaire de Nixon. Après l’arrestation des cinq personnes entrées en effraction dans l’immeuble, Bob Woodward découvre leur lien avec Howard Hunt, membre du comité de réélection de Richard Nixon et conseiller juridique de la Maison-Blanche. De fil en anguille, Woodward et Bernstein découvrent l’implication de nombreuses personnalités proches de la Maison-Blanche dans ce qui semble être une vaste opération de détournement de fonds avant de découvrir, en même temps, que le parti républicain, alors au gouvernement, espionnait le parti adverse afin de s’assurer la victoire aux élections de 72.

Rendre claire l’enquête alambiquée de ces deux journalistes du « Post », c’est le défi que s’est lancé Robert Redford quand il acheta les droits du livre de Bob Woodward et Carl Bernstein avant de donner la réalisation de son film, Les Hommes du président, à Alan J. Paluka. Défi réussi avec brio tant le film, malgré l’opacité apparente de l’enquête journalistique la plus célèbre de l’histoire, arrive à rendre clair l’acharnement de deux hommes, incarnés par Robert Redford et Dustin Hoffman, dont le travail va aboutir à la chute de l’homme le plus puissant des Etats-Unis. Sur le papier, il ne s’agirait là que de l’adaptation du livre des deux journalistes que l’on voit à l’écran. Rien de plus. Alors pourquoi un tel engouement pour ce film, devenu depuis une référence en la matière.

Réactivité de la démarche

Très certainement, la force des Hommes du président tient surtout du fait que celui-ci n’est sorti que deux ans après la démission spectaculaire de Nixon, qui briguait alors son second mandat. Une telle réactivité par rapport à l’actualité de sa propre époque est à saluer. Si Spotlight ou Pentagon Papers, deux films au sujet peu ou prou similaire à celui des Hommes du président, sont remplis du même engagement et du même désir de défendre une certaine idée de la presse, ceux-ci ne sont sortis que bien après les faits qu’ils énumèrent. Quinze ans pour Spotlight. Plus de quarante-cinq ans pour Pentagon Papers. De quoi regarder l’actualité avec un recul qui permet, certes, de mesurer différemment les faits qui nous sont dictés, mais qui enlève tout force réelle quant à l’application des idées proposées par le film dans la réalité immédiate.

Il est impossible de nier que Les Hommes du président, en sortant dans la foulée du scandale du Watergate, s’est inscrit dans l’histoire même de ce dernier et a aidé à donner un retentissement encore plus grand à l’affaire. Si Pentagon Papers était sorti à l’époque de l’histoire qu’il raconte (et avec un casting aussi prestigieux que celui des Hommes du président), nul doute que nous, européens, aurions un peu plus entendu parler des scandales et des mensonges d’une série de présidents américaines à propos du conflit perdu d’avance mené en grande pompe au Vietnam. Ce n’est pas le cas.

La justesse des Hommes du président vient d’une question de timing : l’actualité se vit au présent dans le film et renvoie à une envie d’en finir avec les mensonges une bonne fois pour toute en portant l’affaire sur grand écran, là où elle est susceptible de toucher le plus grand nombre. Le film est en grande partie composé d’entretien téléphoniques ou de recherches peu fructueuses de témoins mais arrive, malgré tout, à être passionnant. Et si l’affaire venait d’éclater il y a seulement deux ans lors de la sortie du film, celui-ci dispose d’un recul assez étonnant face à l’actualité, que la mise en scène de Paluka, subtile, vient éclairer.

Modernité et longues focales

Cette dernière s’inscrit dans une modernité infusée au coeur même d’un film à la construction narrative pourtant très classique. Sur le modèle mixte du Nouvel Hollywood et d’un classicisme un peu désuet dans les années 70, Les Hommes du président arrive à articuler son propos autour d’une idée visuelle très simple : celle d’un isolement de ses protagonistes par la variation des mises au point ou par l’utilisation de demi-bonnettes (aussi appelées double-focales, popularisées par Brian De Palma qui en utilise systématiquement dans ses films). Lorsque Bob Woodward ou Carl Bernstein sont isolés du reste du monde ou lorsque ceux-ci révèlent, au contraire, l’isolement du monde par rapport à la réalité, la mise au point change et les flous deviennent plus ou moins intense.

L’utilisation d’une longue focale peut par exemple exprimer la solitude bien définie du journaliste face au flou et la confusion qui l’entoure au fur et à mesure que l’enquête se révèle tentaculaire. Celle d’une demi-bonnette pourra mettre en parallèle la netteté en arrière-plan de Bob Woodward, en pleine rédaction d’un article qui aboutira à la démission du président Nixon, que l’on voit en même temps, par la magie de la double-focale, en train de donner un discours à la télévision, au premier plan mais tout aussi net.

C’est une idée simple, mais d’une efficacité redoutable. Car au-delà des élucubrations bavardes de l’affaire complexe du Watergate, les plans silencieux, ou ceux se concentrant sur les deux journalistes découvrant la vérité au bout d’un téléphone, permettent de tout dire par l’image. La force des Hommes du président est là : en plus de son amplitude historique indéniable, le film arrive à rester simple et à hauteur d’homme tout en sous-entendant habilement une portée historique beaucoup plus grande par ses choix de mise en scène. Une leçon de journalisme et de cinéma.

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