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De Burning à Parasite, la magnifique obsession du grand cinéma coréen

La Palme d’or du Festival de Cannes est venue célébrer un cinéaste de génie. Mais au-delà, c’est aussi la récompense de tout un cinéma, d’une génération d’auteurs au sommet de leur art. La même clarté, presque aveuglante, de films comme Burning et Parasite, malgré leurs compositions radicalement différentes, témoigne d’une maîtrise et d’une cohérence du discours qui sont vraisemblablement historiques. Nous avons voulu voir comment ces deux films, deux chef-d’oeuvres du 7ème art, parlent de la même condition humaine en s’opposant l’un à l’autre. Attention, quelques spoilers s’y trouvent.

Alors que Parasite vient de passer la barre des du million d’entrées en France, on revient sur ce film-phénomène, en l’inscrivant dans une comparaison subjective avec Burning. Parce que Parasite vient aussi consacrer, en plus de ses immenses qualités intrinsèques, une maturité exceptionnelle du cinéma coréen.

Lee Chang-dong et Bong Joon-ho ont tous les deux livré, à une année d’écart, un chef d’œuvre, et un témoignage sur un état. On devrait préciser, l’état de la Corée, mais aussi l’état des sociétés mondiales, celles assez développées pour avoir créé quelque chose de monstrueux dans l’individu et dans la société. C’est donc aussi un état mental et physique d’individus, seuls et ensemble. Deux films, Burning et Parasite, qui à leur unique manière parlent de ce nouvel état qui est un territoire neuf : celui d’une humanité sans aucune empathie. Une exploration en images d’un territoire qui en réalité tourne à l’obsession critique pour les auteurs.

Burning et Parasite, deux vrais faux-frères

Burning présentait l’histoire de Jongsu. Sa rencontre avec Hae-mi, puis avec Ben, le jeu triangulaire qui se déploie. Jongsu est pauvre, Ben est riche, Hae-mi est presque un fantôme. Elle est une femme sur laquelle les deux hommes osent un fantasme, projettent un monde confus. Ensemble, et chacun, ces trois compagnons d’absence de destinée expérimentent l’obsolescence de leur existence. Burning présente une facture traditionnelle du cinéma asiatique, vu d’Europe. Long, lent, contemplatif et presque mutique, Burning est un jeu de mémoires sans temporalité et sans lieu, une fable dramatique où, peut-être, rien ne se passe vraiment.

Parasite, à l’inverse, est un film plus ambitieux et exubérant, dans le chaos que le réalisateur, à la différence de celui de Burning, veut mettre en scène. Lee Chang-dong préfère guetter le feu dans le regard et les silences de Jongsu. Bong Joon-ho veut lui qu’on sente la poigne physique de la mère et nouvelle gouvernante, il veut exploiter tout le potentiel comique et burlesque de son acteur fétiche Song Kang-ho. Dans Burning, Hae-mi danse seins nus face à la Corée du Nord, dans des volutes de cannabis, dans une scène onirique, avant sa disparition inexpliquée, et avant le feu. Une seule folie sensuelle, une suspension volée, quand dans Parasite tout est collé au corps, à sa beauté ou sa laideur, tout suggère le désir des uns, le plaisir des autres. On s’effraie, on rit, on pleure, Parasite est un film physique.

Et pourtant, ces deux films évoquent bien la même fracture entre des individus riches et des individus pauvres, une fracture qui est devenue fondamentale dans la construction de la société. Leur évocation respective de cette fracture s’épousent à la perfection du fait de leur communauté de valeurs, mais aussi par l’incroyable précision de leur cinéma.

L’eau et le feu

Pour incarner cette rupture devenue matrice, les réalisateurs ont chacun choisi un élément. Pour Lee Chang-dong le feu, pour Bong Joon-ho l’eau. Les personnages de Burning cherchent le feu, ils cherchent sa composante « dévorante ». Le film s’ouvre sur un foyer de cigarette et se termine sur l’incendie d’une voiture. Il symbolise l’énergie vitale, et le sens à la vie que les personnages recherchent.

Dans Parasite, c’est l’eau qui est choisie comme marqueur. Que ce soit l’urine sur la fenêtre de la maison souterraine, l’eau remontée des égouts qui inonde le quartier déshérité, ou la pluie qui tombe à verses sur un tipi d’enfant. Cette même eau qui s’infiltre partout et évolue en humidité rance, qui participe aussi à l’odeur « des gens du métro » relevée par la riche famille, et qui menace de trahir la famille Ki-taek, pour finalement être le motif du drame.

Cette opposition élémentaire est l’illustration parfaite de la différence formelle de Parasite et Burning. Le feu est léger, il libère, il est la lumière du fantasme. L’eau est lourde, chargée, et elle enracine les personnages dans leurs conditions précaires. L’eau s’infiltre, le feu s’échappe, dans les deux cas tout se détruit sur leur parcours.

Burning, sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes 2018, n’a reçu « que » le prix FIPRESCI, et son absence au « grand » palmarès a été perçu comme une anomalie. Cette histoire de personnages cherchant à tâtons des issues de secours est fondamentalement la même que celle de Parasite. Fallait-il une année et un traitement plus réaliste, et donc plus populaire, pour que la Palme d’or revienne au cinéma coréen ? Parasite a-t-il eu la Palme d’or à laquelle Burning prétendait ? Peut-être. Parce que Burning est l’oeuvre d’un écrivain formidable, et qu’il est le fruit de la disponibilité d’un esprit fin, éduqué, il est une rêverie oisive. Parasite est un cinéma de rue, d’urgence, d’humanité au sens populaire et sensuel.

Là où Burning s’adresse à l’âme en mélangeant le rêve et la réalité, Parasite parle au corps en lui offrant des expériences sensorielles au travers de séquences de genres éprouvants pour les corps : le thriller, l’horreur, la comédie burlesque, le film catastrophe. Le grand tour de force de Parasite est de faire de l’odeur, une sensation inexistante au cinéma, la représentation de l’impossible solidarité des personnages du film. Burning est un concept poétique, Parasite est un exercice pratique.

Le rêve et la réalité

Si l’absence de tout est permanente dans Burning, c’est parce que la pauvreté matérielle de Jongsu répond à l’épure stylisée de Ben, et que Hae-mi n’apparaît dans la première partie que pour mieux disparaître ensuite. Jongsu ne peut pas accéder au monde de Ben, et Ben lui-même discrédite son monde et sa vacuité. Seule Hae-mi pourrait offrir à chacun l’épreuve de leur idée, mais elle a disparu. A l’inverse, il y a tout dans Parasite. Un grand soin est apporté aux détails de ce qui est consommé, porté, présenté, échangé, utilisé. La complexité esthétique du film vient en partie de la volonté de présenter un monde contemporain étouffé par ses objets et par ses manières. C’est ce que dit son introduction sur le wifi. Dans Burning, la quasi absence de télécommunications, puis de communication tout court, insiste sur le territoire essentiellement mental où évoluent les personnages.

Parasite se déroule presque exclusivement en intérieur, en grande partie dans la maison de la famille Park. C’est pratiquement un huis clos, et l’enfermement est une composante essentielle du film. A l’inverse, encore, Burning fait la part belle aux extérieurs, à l’air libre, très libre, pour des personnages qui ne savent pas quoi faire de cette liberté. Dans Parasite, l’aspiration aux libertés de la famille Ki-taek est elle bloquée par les lieux où ses membres s’enferment, contre et de leur plein gré.

Il y a comme une progression du mal entre les deux films. Burning est l’histoire intime et presque banale d’amours contrariés, Parasite est une comédie tirant au surréalisme. L’un murmure que quelque chose ne va pas, l’autre l’hurle. Burning a planté des graines dans les esprits, et Parasite en montre les fleurs dégénérées.

Une année d’écart, deux cinémas strictement différents, deux réceptions distinctes, et pourtant il s’agirait presque d’un même film en deux traitements. Ils parlent de la même chose et fouillent avec une méthodologie différente la même matière sociale.

Le cinéma coréen dit que la catastrophe est déjà arrivée

S’il faut trouver un genre pour qualifier les deux films, sans les y restreindre, c’est le thriller qui s’impose, avec l’attente d’une révélation. Si Parasite joue plus franchement cette partition, Burning le fait avec un détachement qui souligne en creux l’inévitabilité du drame. Thriller onirique et thriller ironique, ces deux films déplient ensemble un mal total, invariable du début à la fin.

Les deux cinéastes explorent en effet l’après-catastrophe, leur film parle ensemble d’un monde qui est déjà là, sous nos yeux, et que ce monde est assez épanoui pour être entièrement saisi et traité par le cinéma. La fascination que suscite Parasite tient au fait que son humour noir se déploie en réalité dans une thématique que le cinéma occidental tient encore pour supposée. En Europe comme aux US existe encore un espoir, une croyance en la mobilité sociale et en la réussite individuelle et collective.

Burning et Parasite tiennent eux les dégâts de l’ultra-libéralisme pour définitifs et profondément structurants, sans chercher de solution, sans même en imaginer. C’est pourquoi ces deux films vont bien ensemble et, avec leurs manières opposées, peuvent proposer un diptyque complet et magnifique sur la condition humaine. 

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